AGAPES FRANCOPHONES 2022

Stéphanie Diane TSAKEU MAZAN University of Virginia, États-Unis _____________________________________________________________ ϭϲϮ citoyen français. De plus, son génie de griot des temps modernes sert surtout à faire la connexion avec le Fouta-Djalon où leurs histoires se rencontrent, se recoupent et s’entrecroisent. Le fait de peindre ces figures mythiques oubliées de l’histoire officielle française avec des traits surnaturels rend la lecture des romans très passionnante. Cependant, l’auteur insère des indices qui mettent à mal la politique française vis-à-vis de l’Afrique, de ses sujets coloniaux et de ceux de la postcolonie, ce qui ouvre le débat sur la fracture coloniale. II. Réhabilitation mémorielle et fracture coloniale La fracture coloniale est le déni des affres de la colonisation. Ce concept renvoie à l’occultation de la page sombre de l’histoire de l’empire français, le refus d’intégrer le passé colonial à l’histoire nationale (Blanchard et al 2006,14). Dans les deux romans où la critique acerbe de la colonisation est différée, on retrouve les indices de sa critique dès les seuils du texte. L’épigraphe du roman Le roi de Kahel est un extrait des carnets d’Olivier de Sanderval (1882) : « Le créateur les a faits noirs pour que les coups ne se voient pas. » Dans le discours sandervalien transparaît l’idéologie raciste en vogue à l’époque vu qu’il fait un rapprochement entre la pigmentation des corps africains et leur larbinisation. La flagellation normalisée du corps noir que mentionne Olivier de Sanderval est prescrite par le Code noir. C’est une pratique déshumanisante qui fut malheureusement reconduite tout au long de l’époque coloniale et dont les stigmates sont encore visibles sur le sol français au regard de la brutalité policière sur des immigrés typés. Cette violence cyclique fait écho au concept d’« enroulement fantomal » développé par Achille Mbembe. Par « paradigme fantomal », l’essayiste entend la continuité des pratiques impériales, de la plantation de jadis à la banlieue française d’aujourd’hui, en passant par la colonie, comme l’indique cet extrait : « [...] dans le paradigme fantomal, il n’y a ni réversibilité ni irréversibilité du temps. Seul compte l’enroulement de l’expérience. Les choses et les évènements s’enroulent les uns sur les autres. [...] Du coup, le rapport entre le présent, le passé et l’avenir n’est plus ni de l’ordre de la généalogie mais de celui de l’enroulement des séries temporelles pratiquement disjointes, reliées l’une à l’autre par une multiplicité de fils ténus. » (Mbembe 2015, 215) La justification de la brutalisation du corps noir par Olivier de Sanderval se rapproche dans la société française contemporaine à la stigmatisation des descendants d’Africains et à la minimisation de leurs souffrances. Pour revenir au texte monénembien, bien qu’Olivier de Sanderval – qui est acquis à l’idéologie racialiste – fasse preuve de bienveillance à l’égard des colonisés en plaidant pour le transfert des technologies en Afrique et en sacrifiant quarante années de sa vie pour mettre sur pied une colonie conforme à ses principes humanitaires, il reste qu’il fait preuve de condescendance dans la représentation des Africains. Une fois qu’il foule le sol du Fouta-Djalon, il tient le discours ci-dessous qui montre qu’il se trouve en terrain conquis :

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