AGAPES FRANCOPHONES 2022
Stéphanie Diane TSAKEU MAZAN University of Virginia, États-Unis _____________________________________________________________ ϭϲϰ frères obscurs, personne ne vous nomme. » 11 Le père de la Négritude et le célèbre grammairien expose l’éradication des Africains de la mémoire officielle des vétérans des guerres mondiales. Le Terroriste noir décrit l’abnégation d’Addi Bâ pour sauver la France occupée des griffes de la Gestapo ainsi que le combat acharné que mènent certains habitants de Romaincourt pour qu’Addi Bâ soit enfin reconnu et célébré comme tout héros national. De ce fait, dans la société globale, appartenir à l’humanité reviendrait à faire partie du concert des Grandes Nations qui imposent leur diktat sur une majorité de nations jadis colonisées. Dans le romanmonénembien, Germaine, la narratrice, rappelle que c’est Pineguette – la femme qui jure sur tout ce qu’elle a de plus cher que le tirailleur est son père, bien qu’elle soit dépourvue de tout trait négroïde – qui remue ciel et terre pour réhabiliter la mémoire occultée d’Addi Bâ avec l’aide du colonel Melun. En effet, la voix du colonel semble fusionner avec celle de l’auteur qui décide de donner à la figure d’Addi Bâ une certaine coloration épique, voire divine. Par son génie créateur, Tierno Monénembo touche la sensibilité du lectorat hexagonal. Il vise également la France politique qui refuse de reconnaître la contribution de l’Afrique à la Libération. Germaine rapporte l’indignation du Colonel Melun en ces termes : « “ Ces Os de la guerre, disait-il, n’existent qu’au champ de bataille. Sitôt la guerre terminée, on les jette comme des Kleenex usagés, saloperie de saloperie ! plus personne ne pense à eux après ! ” Il fallait que ça se dise, il fallait que ça se sache, parce que “ nom d’un chien, il n’y a pas que l’Allemagne qui a des choses à se cacher ! ” » (Le terroriste noir, 67) Ce passage montre explicitement que malgré le rôle clé d’Abbi Ba et de plusieurs milliers d’Africains venus secourir la mère-patrie en temps de crise, le soldat africain peut être métaphoriquement assimilé à un bien dont on se débarrasse quand la nécessité s’estompe. Gommer la mémoire africaine de la mémoire nationale reviendrait ainsi pour le politique français à éviter d’être confronté aux injustices subies par les Africains pendant les guerres coloniales et l’impérialisme multiséculaire, et surtout à éviter de démonter les théories colonialistes et déshumanisantes sur les Africains. L’invisibilisation du héros noir des Vosges, Addi Bâ – privé des honneurs militaires –, informe sur le mépris à l’égard des Africains et des colonisés dont la part d’humanité est déniée. Le déni de leur héroïsme va au-delà du racisme, il s’étend à l’exploitation des corps et territoires autres par l’Occident depuis la période esclavagiste. En fait, les soldats africains vont se voir privés de leurs primes de guerre, tout comme Abbi Bâ. Ses confrères, qui survivent au froid et à la guerre, une fois de retour en Afrique se verront massacrer dans le camp de Thiaroye pour avoir revendiqué ce qui leur revient de droit et d’après les promesses faites par leur ministère de tutelle. La dénonciation du racisme à l’égard d’Addi Bâ par Germaine, Pineguette, le colonel Melun, dans Le terroriste noir n’est pas très loin des revendications au sujet de l’injustice faite aux soldats africains qui demeurent d’actualité, mais la promesse du 11 « Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France », in Léopold Sédar Senghor, Poésie complète , édition critique, 2007, p. 145.
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