AGAPES FRANCOPHONES 2022
Faire bouger les lignes : ce que le politiquement (in)correct fait à la traductologie – et réciproquement _____________________________________________________________ ϭϱ cas de la petite phrase de M. Macron, le premier d’entre eux, est le statut. Celui du locuteur, d’abord : un best-seller politique en France, en l’occurrence un livre d’entretiens avec le président François Hollande, portait il y a quelques années le titre Un Président ne devrait pas dire ça… (Davet et L’Homme 2016) – et effectivement, ce titre s’est révélé prémonitoire, en contribuant puissamment à empêcher François Hollande de briguer un second mandat. Mais il faut aussi songer au statut des destinataires du texte de départ et d’arrivée : les lecteurs de La Nacion et du New York Times seront peut-être plus aisément heurtés que ceux du Parisien … C’est en substance ce que dit un analyste politique allemand cité par le journal Libération au sujet de la phrase de M. Macron citée plus haut : « Il serait choquant qu’un chancelier dise une chose pareille en Allemagne. C’est même inenvisageable, alors les journaux ne vont pas jusqu’au bout de la traduction. » (Taburet 2022) Ajoutons-y le statut, véritable ou allégué, de celui ou celle qui traduit. Ainsi, en 2021, de ce que l’on a appelé « l’affaire hollandaise », au cours de laquelle la traductrice initialement retenue pour réaliser la version néerlandaise d’un recueil de poèmes d’Amanda Gorman s’est vu critiquer au motif qu’elle était blanche alors que l’auteur qu’elle était censée traduire était noire (voir Collectif 2021). Deuxième paramètre, l’intentionnalité. Il n’y a aucun doute sur le caractère prémédité de la phrase d’Emmanuel Macron : le verbe « emmerder » était évidemment destiné à envoyer un message, et à faire parler. En France. À l’étranger, certains ont restitué le sens, en laissant de côté la forme (édulcoration, litote), tandis que d’autres ont estimé que c’était cette forme-même qui constituait le message. Ils ont alors été plus littéraux, quand il non pas surtraduit. Comme l’a montré en substance Olivier Mannoni (2018) dans un contexte évidemment plus extrême, en l’occurrence face au texte de Mein Kampf , la traduction de personnages comme Adolf Hitler pose une question éthique : quelle est la vérité du texte original ? Qu’est-ce que la forme dit sur le fond ? La question se jouera à front renversé lorsque l’expression incriminée n’est pas volontaire, qu’elle échappe aux lèvres du locuteur : s’agira-t-il de traduire ce qu’il a voulu dire, ou ce qu’il a vraiment dit – ou même de taire ce qu’il n’aurait pas dû dire ? Ainsi d’un l’incident diplomatique survenu en février 1988, lorsque Jacques Chirac, alors Premier ministre de la France, laisse échapper, croyant son micro fermé lors d’un sommet européen, ce commentaire qui visait les exigences budgétaires tout juste énoncées par Mme Thatcher : « Et mes couilles sur un plateau 5 !?… » Ce que les auditeurs francophones ont pu juger un peu leste. Mais pire, l’interprète anglophone, peut-être prise de court, a eu la maladresse de restituer l’expression littéralement : « And my balls on a plate?! ». Stupéfaction et charivari à Bruxelles. Fallait-il traduire, et qu’aurait-il fallu traduire ? De tels cas de figure relevaient jusqu’à il y a quelques années de l’anecdote, que les traducteurs et les interprètes aimaient à colporter pour se 5 Source : <https://fr.wikipedia.org/wiki/Mais_qu%27est-ce_qu%27elle_me_veut_de_ plus_cette_m%C3%A9g%C3%A8re_%3F_Mes_couilles_sur_un_plateau_%3F> (consultée le 14 février 2022).
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