AGAPES FRANCOPHONES 2022

Saloua TOUATI Université de Sfax, Tunisie _____________________________________________________________ ϭϳϮ sait les manier, gauchir leur sens, les vider de leurs significations ou leur insuffler des significations qu’ils n’ont pas. » (7-8) Partant de cette prise de conscience du marquage idéologique des mots, nous nous proposons de présenter dans une perspective sociocritique l’esquisse d’une description et d’un commentaire de la posture des protagonistes peuplant l’univers romanesque de la trilogie durassienne écrite d’un seul trait entre 1821 et 1822, Ourika, Édouard et Olivier ou le Secret 2 . Le but est d’explorer leurs rapports aux normes sociales, politiques et culturelles et de montrer que cette trilogie romanesque est une œuvre de l’anti- stigmatisation et qu’elle véhicule une certaine vision du monde 3 . Afin de mettre l’accent sur la dimension « paradoxale » (au sens barthésien 4 ) de l’œuvre de Mme de Duras, nous avons retenu trois questions nodales. Premièrement : comment peut-on lire/comprendre l’opposition entre l’audace féminine et l’impuissance masculine dans la configuration amoureuse et libidinale ? Deuxièmement : dans quelle mesure le topos satorien (la différence provoque la mort du héros) est-il un procédé de l’anti- stigmatisation physiologique, sociale et raciale ? Finalement : en quoi l’œuvre durassienne serait-elle une mise en discours du politiquement incorrect 5 au XIX e siècle, notamment dans le double contexte de la Révolution française de 1789 et de la Restauration 6 ? 1. L’écriture de la libido vs l’écriture de l’impuissance Avant d’entamer notre analyse, un bref rappel de l’intrigue de chaque roman s’impose. Ourika , jeune sénégalaise achetée à l’âge deux ans et élevée en France dans la haute aristocratie chez madame de B., qui se charge de son éducation, découvre à l’âge de seize ans que sa couleur noire la voue à la solitude. Son amour non partagé pour le petit-fils de sa protectrice finit par approfondir son désespoir tout en l’amenant à décider de s’installer dans un couvent où elle se laisse emporter par son chagrin et meurt peu de temps après. 2 Madame de Duras, Ourika. Édouard. Olivier ou le Secret, Paris, Éditions Gallimard, Coll. « Folio Classiques », 2007. Les romans seront désormais indiqués par les initiales en majuscule, O, E, respectivement par le sigle OS, suivis du numéro de la page. 3 I l s’agit « à la fois [de] la façon dont le monde est conçu et [du] choix d’une attitude face à ce monde » (Forest et Conio 1993, 215). 4 Barthes (1975, 51) emploie la notion paradoxa , où le préfixe para est à traduire par « à côté » bien plus que par « contre ». 5 Pour simplifier, nous pouvons dire que la formule « politiquement correct » implique un rapport complexe entre la doxa, le politique, les interdits, l’usage social du langage et ce qu’il faut dire et penser. Voir Foucault (1971, 11) et Mansfield (1998). 6 Les événements et les chronymes de la trilogie renvoient à l’histoire de la France pré- et postrévolutionnaire. Ainsi, par exemple, dans le récit-cadre de Ourika nous lisons ces propos du médecin (le narrateur-témoin) : « L’empereur Napoléon avait permis depuis peu le rétablissement de quelques-uns de ces couvents : celui où je me rendais était destiné à l’éducation de la jeunesse, et appartenait à l’ordre des ursulines », les termes Napoléon et l’ordre des ursulines étant des indications temporelles à « repérage absolu » (Maingueneau 2010, 81).

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