AGAPES FRANCOPHONES 2022
Ourika, Édouard et Olivier ou le Secret de Claire de Duras : une mise en discours du politiquement incorrect au XIX e siècle ? _____________________________________________________________ ϭϳϯ Édouard, est un récit à la première personne à travers lequel le héros éponyme, jeune avocat de la haute bourgeoisie raconte les circonstances de son installation au château du maréchal d’Olonne, l’ami de son père, et l’histoire d’amour qui le relie à la jeune et veuve fille du maréchal, Natalie de Nevers. La passion d’un roturier pour une belle aristocrate est ainsi décrite comme un interdit vouant les deux amoureux à la mort. Olivier ou le Secret est un roman épistolaire qui relate à travers un échange de lettres fort poignant l’impossibilité de l’union amoureuse d’Olivier et sa cousine Louise de Nangis à cause de l’impuissance du premier. Une impuissance jamais énoncée mais subtilement suggérée au fil des lettres. Les trois héros ont ceci de commun qu’ils sont tous subjugués par des passions prohibées par la doxa et la morale dominante et, par conséquent, impossibles. En effet, tous les personnages relèvent tous de ce que l’analyse sémantique a classé dans la catégorie des « personnages-anaphores » 7 . Ourika, Natalie de Nevers et Louise de Nangis représentent cette exaspération de la libido qui veut être satisfaite en dépit des contraintes sociales ou doxiques. C’est d’ailleurs ce que laissent entendre ces extraits : « Édouard, mon parti est pris ; je serai à vous, je serai votre femme. Hélas ! c’est mon bonheur aussi bien que le vôtre que je veux. » (E, 158-159) « N’est-ce pas moi d’ailleurs qui t’ai séduit ! Si je ne t’avais montré que je t’aimais, m’aurais-tu avoué ta tendresse ? » (E, 174) « Je serai ta maîtresse, ton esclave, tu disposeras de moi à ton gré ; mais je dois toujours t’appartenir. » (OS, 296) Le verbe « être » est employé inopinément non pas dans le sens attributif mais plutôt dans un sens possessif. Natalie de Nevers et Louise de Nangis exhortent Édouard et Olivier à les posséder. Cette exhortation prend de l’envergure si bien qu’elle devient un supplice pour les deux amoureux anéantis par un sentiment d’impuissance. La revendication du désir s’écrit à travers une syntaxe paratactique où point d’exclamation, point d’interrogation et point-virgule sont moins les signes d’une ponctuation que les symptômes d’une verbalisation de la libido refoulée. Le recours au mode indicatif inscrit cette quête libidinale dans la logique d’un vivre authentique. Louise de Nangis, Natalie de Nevers expriment à travers les tiroirs du présent, du passé composé et de futur simple leur détermination à écouter la voix indomptable de leur désir. Les expressions « mon parti est pris, je serai ta maîtresse » et « je serai à vous » montrent que ces protagonistes ont choisi de ne pas mentir à leur propre Moi et qu’à défaut de se trahir, elles ont choisi de trahir le monde, leur monde, la société française de la première moitié du XIX e siècle. Ainsi, l’interrogation oratoire « n’est-ce pas moi qui t’ai séduit ! » est-elle l’expression de l’enchantement féminin face à la musique de l’amour. Sans 7 Les personnages–anaphores unifient et structurent l’œuvre par un système de renvois et d’appels. (Cf. Jouve 1992, 9)
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