AGAPES FRANCOPHONES 2022
Saloua TOUATI Université de Sfax, Tunisie _____________________________________________________________ ϭϳϰ doute voit-on mieux cette teneur sémantique de la quête libidinale à travers le champ lexical de l’emprise de la passion qui n’attend qu’à être vécue, dévoilée et déployée : « je vous aime, mon bonheur, retirés dans notre humble asile » (E, 121-122). La figure féminine dans l’œuvre durassienne cède à la séduction de la chair. Elle cherche une complicité physique avec le corps de l’autre et n’hésite pas à réclamer le plaisir charnel. Aucune pudeur dans l’emploi des mots qui disent le désir. Bien au contraire nous remarquons que la quête libidinale est un leitmotiv crucial dans les trois œuvres, elles orchestrent les moments les plus forts de la narration qui se déploient généralement en mode scène et non pas en mode sommaire 8 . C’est le cas de ce dialogue entre l’amie de madame de B. et Ourika que l’héroïne rapporte fidèlement : « — Oui, Ourika, tous vos regrets, toutes vos douleurs ne viennent que d’une passion malheureuse, d’une passion insensée ; et, si, vous n’étiez pas folle d’amour pour Charles, vous prendriez fort bien votre parti d’être négresse. » (O, 93) Ici, la question raciale est complètement escamotée par la passion « insensée », non partagée qui mènera Ourika à sa perte. En effet, cette réplique est bâtie sur un parallélisme curieux reliant deux propositions par le biais d’une juxtaposition qui cache un lien de cause à effet. L’anaphore de l’adjectif indéfini « tous » dans les syntagmes « tous vos regrets, toutes vos douleurs » a une valeur emphatique, il s’agit de ramener toute la souffrance de l’héroïne à son désir et non pas à cette question d’épiderme ou de couleur. Cette vérité se confirme à travers la proposition hypothétique « si vous n’étiez pas folle d’amour pour Charles » dont la principale « vous prendriez fort bien votre parti d’être négresse » atteste de l’emprise de la passion et de la quête féminine de l’union amoureuse sur la question de la différence raciale. La libido est une écriture lapidaire à deux temps, une valse où le temps libidinal affronte sans cesse le temps du refoulement et de l’impuissance. Face à un féminin qui s’affirme, le mâle est de plus en plus infirme et perdu face à ses désirs. Édouard n’ose pas rêver d’une configuration sexuelle où il est avec la femme-aimée, il est sans cesse dans une autocensure d’où le recours assez récurrent au conditionnel comme tiroir de conjugaison : « Ah ! si j’avais osé la serrer dans mes bras ! » afin d’exprimer remords et illusion. Cette dialectique du désir et de l’amputation débouche chez la figure masculine sur une fuite permanente puisque le désir de la femme-aimée est toujours lié à un sentiment de culpabilité comme nous pouvons le lire dans cet aveu : « Comment un désir coupable m’aurait-il atteint près d’elle ? elle était le sanctuaire de tout ce qui était pur. Mais loin d’elle, hélas ! je redevenais homme, et j’aurais voulu la posséder ou mourir. » (E, 122) 8 Selon Yves Reuter (2000, 53-54), les scènes se caractérisent par une visualisation importante et une abondance des détails, tandis que les sommaires relèvent du mode du raconter et sont plus concis et moins visuels.
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