AGAPES FRANCOPHONES 2022
Ourika, Édouard et Olivier ou le Secret de Claire de Duras : une mise en discours du politiquement incorrect au XIX e siècle ? _____________________________________________________________ ϭϳϱ Le mal d’Édouard est donc dans cette identité changeante, fuyante et indomptable orchestrée par la promiscuité et la séparation de Natalie de Nevers. Le héros éponyme se réfugie dans une forme de conscience de classe, si on ose dire, « près d’elle » puisqu’il assimile son amante au « sanctuaire de tout ce qui était pur ». L’emploi de l’article défini dans « le sanctuaire » et non pas de l’indéfini « un » est révélateur de l’idéalisation de la femme qui devient non pas un sanctuaire de pureté mais l’incarnation même de « tout ce qui est pur ». Cette généralisation globale et globalisante se donne à lire comme ce qui enfreint la libido masculine. Et c’est à la conjonction adversative « mais » qu’incombe la tâche de mettre en relief ce retour à soi, ce que le personnage décrit en termes de « redevenir homme ». De même, le préfixe itératif « re » articulé à la modalité d’un « devenir » nous permet de lire en filigrane la force indomptable de la pulsion sexuelle du personnage qui ne peut être « homme » en tout temps mais juste le « devenir » une fois « loin d’elle ». Et c’est encore une fois le tiroir du conditionnel passé, « j’aurais voulu », qui nous permet de mesurer l’ampleur de la frustration masculine acculée à un choix douloureux entre « posséder » ou « mourir ». Ainsi, la quête libidinale est exclusivement féminine dans le roman durassien, les personnages masculins sont plutôt réduits à la passivité et à l’inaction. Plus encore, Édouard et Olivier adoptent les normes du patriarche au point d’intérioriser leurs différences senties comme une forme d’altérité absolue. La figure masculine est peinte à travers une aliénation qui contrecarre la rébellion féminine pour créer une dynamique romanesque reposant sur un rapport dialectique et non pas dialogique. Claire de Duras a choisi d’accorder l’audace, le courage et la parole libre à trois femmes : Ourika, Natalie de Nevers et Louise de Nangis. En revanche, l’aliénation masculine est telle qu’Olivier et Édouard refusent la déclaration amoureuse de Louise de Nangis et de Natalie de Nevers. La figure masculine reste contournée dans la sphère du fantasme et de l’imagination et s’inflige la contrainte de garder le secret d’une passion impossible comme nous pouvons le lire dans cet extrait : « L’idée que madame de Nevers pourrait soupçonner ma passion me glaçait de crainte, et tout mon bonheur à venir me semblait dépendre du secret que je garderai sur mes sentiments. » (E, 128) C’est par le biais d’une narration flétrie qu’Édouard livre sa « crainte » dans une totale résignation aux codes de la société. Le terme passion est co- occurrent avec les termes « crainte, secret, garder », il situe l’amour dans une configuration dysphorique et en fait le synonyme d’une dérive et d’une dérogation morale. Ainsi, le personnage masculin évite-t-il l’affront de la femme aimée et se contente de l’idéaliser dans l’obscurité de sa solitude comme le montre cet aveu d’Édouard : « C’est un culte que je lui rends dans le secret de mon cœur ; je ne prétends à rien, je n’espère rien ; l’adorer c’est ma vie ». (E, 134) La femme adorée, aristocrate, belle est cet inaccessible auquel l’homme ne peut prétendre à cause d’une infériorité de rang pour Édouard et d’une anomalie physiologique pour Olivier si bien que les prédicats relatifs à l’homme sont toujours à la forme négative : « je ne prétends à rien, je n’espère
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