AGAPES FRANCOPHONES 2022

Saloua TOUATI Université de Sfax, Tunisie _____________________________________________________________ ϭϳϲ rien ». De même, Olivier ne cesse de se répéter dans ses lettres que toute union amoureuse est impossible : « [...] je serais le dernier des hommes si je cherchais à engager votre cœur, quand jamais je ne puis prétendre à vous, la bizarrerie de mon sort me condamne à fuir deux fois le bonheur que je paierais au prix de ma vie. » (OS, 258) Les termes « dernier, jamais, bizarrerie, me condamne » scandent une plainte pathétique et sillonne l’auto flagellation que nous lisons aussi bien dans la complexité de cette phrase où les rapports logiques et les rapports chronologiques s’enchevêtrent pour rendre le sens inintelligible et surtout ambigu. La parole d’Olivier se veut brouillage de piste de son impuissance sexuelle. Il s’agit pour le personnage éponyme de dire voire de répéter incessamment sa volonté de « fuir le bonheur » mais jamais d’avouer cette impuissance qu’il récuse. Le mal d’Olivier est dans ce rapport complexe entre son Dictum « jamais je ne puis prétendre à vous » et la modalité de ce dictum qui relève d’une attitude émotive et cognitive dévirilisante. En effet, le recours à la modalité déontique du « pouvoir » renvoie à unmanque puisqu’il est dans une actualisation négative absolue « jamais je ne puis prétendre à vous », ce qui est sur le plan pragmatique un acte de parole heureux puisque le locuteur « Olivier » se porte juge de ses propres capacités. Injectée dans les trois romans, la faiblesse du héros masculin par opposition à l’audace féminine est ce leitmotiv qui hante l’œuvre de madame de Duras. A la question comment peut-on lire aujourd’hui cette opposition entre l’audace qui se fait femme et l’impuissance que le masculin incarne, nous pouvons dire que la revendication du désir chez la femme est une forme d’érotisme innocent nécessaire à une prise de conscience douloureuse. Ourika, Natalie de Nevers et Louise de Nangis sont abandonnées et doivent affronter un monde sans virilité, sans sécurité et sans protection. Claire de Duras verse donc dans l’audace d’une écriture qui dévoile les aberrations que l’Histoire inflige aux petites histoires individuelles. 2. Le topos satorien de la différence du héros : un procédé romanesque de l’anti-stigmatisation physiologique, sociale et raciale Michèle Weil (2016, 143) définit le topos satorien comme « une configuration narrative récurrente ». Loin de se réduire au seul trait de « la différence », le topos que nous percevons à première lecture des œuvres durassiennes se résumerait en cette phrase : « La différence du héros est la raison de sa stigmatisation ». Cette première récurrence est repérable à travers les extraits suivants 9 : « Qui voudra jamais épouser une négresse ? » (O, 71) 9 Les trois romans abondent en passages qui actualisent le même topos satorien.

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