AGAPES FRANCOPHONES 2022
Ourika, Édouard et Olivier ou le Secret de Claire de Duras : une mise en discours du politiquement incorrect au XIX e siècle ? _____________________________________________________________ ϭϳϳ « Vous n’êtes point gentilhomme, vous n’avez aucun état dans le monde, et je me couvrirais de ridicule si je consentais à ce que vous désirez. » (E, 184) « Je m’arrête sur ces jours de notre première jeunesse, jours de bonheur où je m’ignorais moi-même, je t’aimais et, dans ma sécurité trompeuse, je ne voyais devant nous qu’une paisible union et un éternel amour. Grand Dieu ! L’amour est resté, il est resté seul ! et une barrière insurmontable s’est élevée entre nous deux. » (OS, 269) Les trois personnages éponymes Ourika, Édouard et Olivier sont tous indexés par des différences qui en font un motif de rejet et de condamnation sans merci. Ces trois extraits relèvent donc de ce que la société d’analyse des topiques romanesques (la SATOR) appelle une actualisation enmode « micro- récit » et que Michèle Weil ( ibidem ) définit comme « un ensemble d’éléments répartis au long d’un texte narratif ». En effet, chaque récit contient plusieurs éléments éparpillés relevant d’une particularité humiliante et frustrante pour le « je » qui raconte dans les deux romans-mémoires Ourika et Édouard et pour le « je » épistolier dans Olivier ou le Secret. Les trois héros éponymes ont ceci de particulier qu’ils sont loin d’être placés dans ce que Goffman (1975, 12) appelle les « normaux ». Dans cette trilogie, ce qu’on peut désigner par « normal » sont effectivement la couleur blanche, le respect du rang social et, pour un homme, être doté de ses compétences phalliques. Or ni Ourika ni Édouard et encore moins Olivier n’ont accès à cette « normalité ». Les trois héros éponymes appartiennent à des configurations « hors norme », des configurations « asociales » qui dérogent à l’ordre établi et les placent dans une altérité insurmontable 10 . La récurrence de cette différence qui prend dans chaque roman un aspect particulier nous permet de dire que la topicité satorienne de la différence raison de la stigmatisation du héros est une clé de lecture incontournable. L’aspect itératif de cette « configuration narrative » (Weil, ibid .) nous permet de comprendre le tiraillement du personnage en butte perpétuelle à sa condition « inférieure » et dévalorisante. Ourika, Édouard et Olivier sont voués de par leur différence à vivre isolés et à expérimenter différentes formes de solitudes. Tout l’éventail des statuts au sein de la communauté est inaccessible aux héros durassiens car ils viennent tous d’horizons différents. Ainsi, cette assertion prononcée par l’amie de la protectrice d’Ourika revêt la proportion d’un dicton : « Ourika n’a pas rempli sa destinée ; elle est placée dans la société sans sa permission ; la société se vengera ». (O, 72). 10 Chantal Bertrand-Jennings décrit comme suit l’importance de la différence dans l’œuvre durassienne : « […] ce qui est désigné de trois manières dans les romans durassiens, c’est cette “différence” inscrite dans la chair ou le rang social des protagonistes, considérée comme altérité absolue par rapport à la norme implicite déjà évoquée : celle de la “négresse” comparée à la femme blanche, du roturier vis-à-vis du noble, de l’impuissant face à l’homme dit normal. Déviances d’ordre racial, social, physiologique. » (1989, 39-50)
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