AGAPES FRANCOPHONES 2022
Saloua TOUATI Université de Sfax, Tunisie _____________________________________________________________ ϭϳϴ Nous y lisons l’indignation, le mépris que l’aristocratie française ressent envers l’homme noir. Ourika, cette sénégalaise adoptée depuis l’âge de deux ans par une famille aristocrate demeure toujours aux yeux de la noblesse française cette esclave intruse qui s’est immiscée dans un monde inaccessible pour les limites de sa condition. Il est donc fort pertinent, nous semble-t-il, d’examiner la grammaire de cette réplique révélatrice de ce dédoublement identitaire déchirant pour l’héroïne. En effet, le recours au passé composé comme tiroir de conjugaison « a rempli, est placé » par opposition au futur « se vengera » qui a une double valeur temporelle croisant un présent et un futur absolu se fait sous le mode d’une sentence et d’une vérité indiscutable. Trois propositions juxtaposées permettent de dire dans un rythme binaire les deux crimes d’Ourika, à savoir celui de ne pas obéir à la destinée d’une femme noire et pire encore celui d’entrer dans la société française en se croyant digne de l’être. Cette division tripartite de la phrase met en exergue un conflit, une guerre idéologique entre le personnage éponyme « Ourika » et « la société » avec un affaiblissement du premier Sujet qui passe de la détermination forte du nom propre correspondant à l’héroïne éponyme vers le pronom « elle », qu’Émile Benveniste considère comme « une non personne » (1974, 225). Que l’on perçoive dans cette structure phrastique une mise en exergue d’un hiatus séparant le personnage de la société, nul ne saurait le contester, mais il importe aussi de rappeler le poids sémantique du verbe « se venger » qui a comme sujet grammatical et réel « la société ». Dès lors la notion de « stigmate » 11 devient une notion clef dans l’écriture durassienne car elle s’articule à ce topos narratif de la différence du héros. L’œuvre durassienne déploie dans chaque roman une identité non « normative » donc forcément exclusive. Les trois héros de madame de Duras sont tous de ces stigmatisés dont parle Goffman : Ourika, une race à part, Édouard, un rang à part et Olivier, un mâle à part. Ce déferlement chaotique d’une race, d’une classe et d’une physiologie en dehors de la norme fragilise les héros durassiens car toute identité complexe est un pas vers la marginalité. Rien d’étonnant donc à ce que Édouard soit désigné par son rival le duc de L., par une assertion sertie d’une négativité poignante : « vous n’êtes point gentilhomme, vous n’avez aucun état dans le monde » (E, 184) et nous devinons le rapport consécutif sous-jacent derrière la juxtaposition. En effet, il y a une parfaite assimilation entre être « gentilhomme » et « avoir un état dans le monde ». Ici, l’être et l’avoir sont corrélés et sont étroitement liés dans la mesure où le syntagme « avoir un état dans le monde » c’est-dire exister, être validé, être reconnu dans son intégrité d’homme du monde ou de citoyen français n’est permis qu’au gentleman , les roturiers comme Édouard n’ont pas accès à cette reconnaissance sociale. La construction syntaxique, la surface lexématique et le recours aux termes axiologiques miment et traduisent le 11 Selon Erving Goffman, « un individu stigmatisé […] se conçoit (et […] les autres le définissent) comme quelqu’un à part. Cet attribut constitue un écart par rapport aux attentes normatives des autres à propos de son identité. » (1975, 12)
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