AGAPES FRANCOPHONES 2022

Ourika, Édouard et Olivier ou le Secret de Claire de Duras : une mise en discours du politiquement incorrect au XIX e siècle ? _____________________________________________________________ ϭϳϵ rapport inégal entre l’interlocuteur dont les mots sont décapés de tout pouvoir et un locuteur imbu de sa position sociale qui finit par imposer et poser sa loi et celle de sa classe. Il s’ensuit que la proposition « et je me couvrirais de ridicule si je consentais à ce que vous désirez » (E, 184) montre bel et bien la force illocutoire de ce « je » chez qui l’acte de langage se conjugue à un faire réel et donc le duel revendiqué par Édouard n’aura pas lieu car dans la société française du XIX e siècle c’est la volonté d’un duc qui l’emporte, bien évidemment, sur le souhait d’un roturier. Plus encore, le duc de L., s’exprime dans une sorte d’exhibitionnisme linguistique à travers un emploi hyperbolique du terme « ridicule » qu’il rattache à la subordonnée hypothétique « si je consentais à ce que vous désirez ». Ce jeu linguistique et langagier des mots est du moins dangereux si non manipulateur parce que Claire de Duras l’emploie afin de démystifier une classe. Toutefois, devons-nous peut-être apporter un bémol à ce ton affirmatif du duc de L., qui avoue juste après : « […] je vous estime du fond du cœur, M.G., et j’aurais été charmé que nous puissions nous battre ensemble [...] je vous plains, vous êtes un homme d’honneur. Croyez que je déteste cet usage barbare ; je le trouve injuste, je le trouve absurde. » (E, 185) Il importe de rappeler ici que non seulement ce revirement de discours est une parole scripturaire authentique (c’est-à-dire au sens saussurien du terme), celle de l’appropriation personnelle de la langue par le « je » énonciatif, mais aussi une autocritique, une voix off qui incrimine sa propre voix. En d’autres termes, le duc de L., qui parlait tout d’abord dans un langage tout à fait correct, institutionnalisé, docile s’insurge contre ses propres dires, se déconstruit et quitte ce que Roland Barthes appelle le « temps de la doxa » pour s’inscrire et se convertir, un tant soit peu, dans un « le temps de la paradoxa » (cf. Benaglia 2017, 829-839). Au-delà d’une simple autocritique à portée pathétique prégnante, l’écriture durassienne opère une fissure de la norme qui vient de cette norme elle-même, elle met en scène des protagonistes qui vont jusqu’au critiquer leur propre rang « enviable » et être incommodé par tant de privilèges. Les termes durassiens sont connotés et nullement fortuits car nous pouvons remarquer ce cloisonnement entre l’emploi du présent dans « Vous êtes un homme d’honneur », « je déteste cet usage », « je le trouve absurde » et le recours à des adjectifs péjoratifs tels que « barbare » et « injuste » afin de démanteler la toute-puissance nobiliaire. Le dernier extrait relevé du troisième roman actualise à travers une autre dimension le même topos satorien de la différence. Dégageant une teneur affective dense d’un « je » conscient de sa nouvelle identité d’impuissant et relevant les frustrations qu’une telle identité pourrait expulser, Olivier se livre aux affres de la douleur. Butté entre supplication « Grand Dieu ! » et bilan d’une rupture (« L’amour est resté, il est resté seul ! et une barrière insurmontable s’est élevée entre nous deux. » OS, 269), il ne lui reste qu’à abdiquer. Claire de Duras convoque tout un arsenal du suggéré

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