AGAPES FRANCOPHONES 2022
Ourika, Édouard et Olivier ou le Secret de Claire de Duras : une mise en discours du politiquement incorrect au XIX e siècle ? _____________________________________________________________ ϭϴϯ et les ultraroyalistes qui souhaitent un retour à l’Ancien Régime. Au milieu de ce contexte brumeux Ourika s’indigne : « Qu’avais-je fait à ceux qui crurent me sauver en m’amenant sur cette terre d’exil ? Pourquoi ne me laisse-t-on pas suivre mon sort ? Eh bien ! je serais la négresse esclave de quelque riche colon ; brûlée par le soleil, je cultiverais la terre d’un autre : mais j’aurais mon humble cabane pour me retirer le soir, j’aurais un compagnon de ma vie, et des enfants de ma couleur, qui m’appelleraient : Ma mère ! » (O, 90) Cette réplique d’Ourika nous fournit à la fois l’envers et l’endroit d’une aristocratie dont la charité est humiliante. La consubstantialité de la violence et de l’adoption définit le lien complexe qu’entretient Ourika avec la société de sa protectrice. Sous une apparence accueillante, Ourika détecte le racisme de cette aristocratie. Désabusée du raffinement qui l’entoure, elle réfléchit à sa situation et décrit son sort avec la lucidité que procure la conviction d’être exclue, rejetée et livrée à la solitude. Cette fille noire aux mœurs raffinée et éduquée dans la haute aristocratie attise la curiosité et récolte l’amabilité de madame de B., plus encore elle est « gâtée par tous ses amis » (O, 62) mais la question est « Qui voudra jamais épouser une négresse ? » (O, 64). Revenons maintenant à la réplique d’Ourika qui qualifie la France de « terre d’exil », il s’agit d’une prise de conscience car le rejet de l’autre fait miroir à ce retour douloureux sur soi. La stigmatisation tient d’un discours adressé à l’autre tout en sillonnant sa propre intimité. Ainsi les deux interrogations d’Ourika revêtent l’aspect d’une accusation : pourquoi-a-t-on arraché une négresse à sa patrie pour lui offrir une éducation aristocrate tout en la vouant à une solitude sans merci ? C’est à l’aspect irréel des verbes conjugués au mode conditionnel qu’incombe ensuite la part d’imaginer la vie d’Ourika épouse et mère avec sa communauté d’origine. Dans cette succession de prédicats, l’accent est mis surtout sur la répétition du verbe « avoir » dans « j’aurais mon humble cabane, j’aurais un compagnon de ma vie, des enfants ». Ainsi, en laissant une femme nègre pointer du doigt les infractions des nobles au nom de la générosité, Claire de Duras enfreint-elle la norme et fait-elle table rase du politiquement correct. Son écriture est donc politiquement, socialement et culturellement incorrecte d’autant plus que l’abolition de l’esclavage rétabli par Napoléon Bonaparte demeure depuis la Restauration une question fort épineuse et polémique. Le regard durassien dépasse la sphère romanesque pour embrasser celui du reporteur et verser parfois dans un style journalistique d’où notre hésitation à parler de mise en discours ou de mise en texte à propos de la dimension politiquement incorrecte qui traverse son œuvre. Ourika , Édouard et Olivier ou le Secret sont des textes en butte à plusieurs préjugés : la race, le rang social et l’impuissance masculine sont des tabous que la plume de la duchesse de Duras a écrits, décrits, mis en scène et exposés courageusement au lectorat de la première moitié du XIX e siècle. Et, l’on comprend aisément l’indignation de tout le milieu littéraire qu’elle côtoie dans son salon et même ses amis les plus proches comme Sainte-Beuve qui écrit à propos d ’Olivier ou le Secret : « Mais
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