AGAPES FRANCOPHONES 2022
Faire bouger les lignes : ce que le politiquement (in)correct fait à la traductologie – et réciproquement _____________________________________________________________ ϭϳ qui pouvait nuire à cette transmission ? C’eut été un principe énoncé notamment par Ladmiral : « L’écriture traduisante doit obéir à une esthétique classique : rien ne doit échapper ni dépasser. » (Colloque INALCO Sur les traces du traducteur, 10 et 11 avril 2008), avec pour effet de rendre le discours de Monsieur Trump politiquement acceptable. Voilà comment le couple politiquement correct et politiquement incorrect est devenu une question traductologique de plein droit. Notre troisième paramètre sera donc le temps. À un niveau d’enchâssement supérieur, ces réflexions renvoient à la notion d’acceptabilité sociale. On peut observer ce quatrième paramètre en synchronie, dans cette arrière-salle du champ politique qu’est la traduction publicitaire quand elle touche à l’intime. Comment vendre une crème destinée à faire mincir les fesses dans des pays arabes ou l’évocation de la nudité constitue un sujet que l’on qualifiera de délicat ? La réponse selon le laboratoire cosmétique Jeanne Piaubert, avec, dans l’original comme dans la traduction, une démonstration en forme de syllogisme : En français : • J’utilise Cellu-Lift de Jeanne Piaubert (majeure) • Cellu-Lift permet de mincir les fesses (mineure) • C’est décidé, je montre mes fesses (conclusion, slogan) En arabe (retraduit) : • J’ai des tissus adipeux que je ne supporte plus (majeure, litote) • Cellu-Lift permet de réduire les tissus adipeux (mineure) • J’ai décidé de mettre un terme aux tissus adipeux (conclusion, slogan et redoublement de la litote) (d’après Guidère 2000, 256) Tout le monde comprend de quoi il est question, mais le caractère allusif de l’expression permet à l’information de circuler, au plus grand avantage de Jeanne Piaubert et de ses utilisatrices, peut-être même de ses utilisateurs, allez savoir et des instances gardiennes de la morale… sans que personne ne perde la face. Et sans, probablement aussi, que quiconque soit dupe. Ce quatrième paramètre mène tout droit à la prise en compte du contexte : cette fois, la question n’est plus qui parle et pour quel destinataire, mais pourquoi l’on traduit ici, en l’occurrence pour vendre et pour convaincre. En tout état de cause, l’opération se situera dans un rapport à la norme : est- ce qu’on la subit, est-ce qu’on la reproduit ou est-ce qu’on entend la faire évoluer. La réflexion sur le politiquement correct et le politiquement incorrect ne peut donc être statique : elle s’inscrit dans une dynamique liée à la traduction. Et celle-ci fait intervenir un décalage. À partir du moment où nous raisonnons en termes d’effets, on constate que, pour paraphraser Schleiermacher, le traducteur a le choix : rester dans une approche philologique, ou faire bouger les lignes. Opter pour la deuxième solution, c’est sortir de l’essentialisme. Pas plus que les outils traductionnels envisagés au tout début de cet article, ces paramètres ne sont néanmoins spécifiques à la problématique du politiquement correct. Ils permettent simplement de replacer celle-ci dans
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