AGAPES FRANCOPHONES 2022

Nicolas FROELIGER Université de Paris, laboratoire CLILLAC-ARP (EA 3967), France _____________________________________________________________ ϭϴ une perspective opératoire. Et donc de nous trouver un peu mieux armés pour explorer traductologiquement ce sujet. 3. Ce que politiquement correct et incorrect font à la traductologie Quels sont, alors, les concept traductologiques qu’une telle analyse va rendre caducs, et ceux qu’elle va mettre en valeur ? Un raisonnement linguistique, prescriptif et évaluatif, tout d’abord, pourrait amener à juger que certaines des solutions évoquées plus haut sont meilleures que d’autres ; que certaines sont à encourager et d’autres à proscrire. Ce n’est pas dans cette logique que nous nous placerons. Notre approche sera plutôt pragmatique, c’est-à-dire qu’elle intégrera les paramètres de la communication, et descriptive : elle part du principe que toutes ces traductions méritent réflexion, sans jugement axiologique. Dans la mesure où le politiquement correct, ou le politiquement incorrect s’accompagnent, en traduction, d’un décalage, nous pouvons mettre au placard un autre concept traductologique qui a fait son temps : la neutralité. Comme l’écrit Jean Delisle, « La traduction, pas plus que le traducteur, ne peut jamais être totalement neutre et objective, puisque tout acte de traduction implique une interprétation. » (Delisle 2021, 363). La question, nous l’avons vu, étant de savoir l’interprétation de qui, pour quels destinataires, et en fonction de quels paramètres ? Et s’il n’y a plus de neutralité, s’il y a décalage, il est entendu que la notion de fidélité peut elle aussi quitter la scène, tout comme celle d’équivalence. On pourra avantageusement leur préférer le concept de loyauté, dû à Christiane Nord (1997). Beaucoup plus utile nous sera la notion de degré d’intervention du traducteur, ou agentivité, que l’on appelle, en anglais Agency , défini par l’aptitude à exercer un pouvoir de manière intentionnelle (Buzelin 2011) : quelle est ma marge de manœuvre ; que puis-je me permettre – ou pas – en tant que traducteur ? Un nouvel exemple, emprunté à la traduction audiovisuelle. La Famille suricate est une docufiction animalière sortie en 2008, qui met en scène une famille de sympathiques animaux proches des mangoustes (Honeybourne 2008). À la fin du film, après avoir survécu à diverses aventures très humanisées, le plus turbulent des jeunes suricates décide, dans la version originale anglais, de devenir policier. Dans la version française, il optera pour l’aide sociale. Ce qui soulève une question. De la part de la traductrice, ce choix a été vécu comme ce que Michael Cronin appellerait une « fidélité de résistance » (Cronin 2002, 59), en même temps qu’une facétie : une manière de tirer la langue au politiquement correct de l’original 6 . Nous pouvons lui en donner acte. Mais dans le même temps, le choix de carrière envisagé ne répond-il pas aussi à une forme de conformisme social, différent aux États-Unis et dans l’Hexagone ? Pour paraphraser Pierre Bourdieu, mon esprit de rébellion est-il autre chose que l’expression d’une 6 Correspondance privée, 23 avril 2010.

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