AGAPES FRANCOPHONES 2022

Faire bouger les lignes : ce que le politiquement (in)correct fait à la traductologie – et réciproquement _____________________________________________________________ ϭϵ préférence collective inconsciente ? Ou comme dirait Spinoza (2021), suis-je vraiment si certain que cela d’être libre de mes choix ? Car nous aussi, nous avons nos préjugés, nos habitus. Un nouvel exemple tiré d’un exercice que nous avons donné plusieurs années de suite à nos étudiants. Il s’agissait de traduire de l’anglais vers le français quelques phrases contenant des données chiffrées, afin de sensibiliser les apprenants aux différences d’écriture entre l’anglais et le français sur ces points. Voici l’une de ces phrases, en anglais, d’ailleurs inspirée d’un fait réel (précisons que le master que nous codirigeons se nomme ILTS : Industrie de la langue et traduction spécialisée) : One former ILTS student has just earned $ 500,000—by playing poker, incidentally. Comme souvent dans ce type d’exercice, ce n’est pas là où l’on attendrait les difficultés que s’est en réalité cristallisé le problème, mais plutôt sur la question de savoir si le student en question était un homme ou une femme. Précisons, parce qu’il est important de garder le contact avec ses anciens étudiants, qu’il s’agit effectivement d’une femme. Ce qui était prévisible, puisqu’environ 75 % de nos étudiants, et d’ailleurs des traducteurs – ou traductaires – professionnels, sont de sexe féminin. Évidence qui, au moment de traduire, a échappé à la majorité des étudiants. Quoi qu’ils puissent penser consciemment par ailleurs… Ici aussi, le politiquement correct est d’abord dans nos esprits et dans notre idéologie, intériorisée et inconsciente. C’est aussi ce qu’a brillamment démontré Nike Pokorn (2012) dans son ouvrage sur la traduction des livres pour la jeunesse dans la Yougoslavie de l’époque communiste : s’il y a eu censure, alors c’est d’autocensure qu’il faut véritablement parler. C’est ici que le concept de cahier des charges peut nous aider : à partir du moment où on cherche à formuler celui-ci de manière explicite, les habitus et les conformismes reculent au profit des paramètres de la communication (Vermeer 1996). En somme, traductologiquement parlant, la problématique du politiquement (in)correct nous invite à nous séparer de l’approche prescriptive, d’une vision philologique, des concepts d’équivalence, de neutralité et de fidélité, c’est-à-dire, redisons-le, d’une vision statique de la traduction. Seront au contraire mis en valeur la démarche descriptive, pragmatique, le degré d’intervention du traducteur, l’habitus et le cahier des charges, à savoir une optique dynamique. Voilà pour le cadre. Il s’agit maintenant de nous demander si le déplacement dans l’espace ou dans le temps ne permet pas de mettre en évidence une profonde analogie entre politiquement correct et politiquement incorrect. 4. Des effets variables dans le temps Nous l’avons dit, le politiquement correct n’a pas forcément le même sens partout et à toutes les époques. Quel meilleur outil que l’histoire de la traduction pour le montrer, et en l’occurrence les Belles infidèles de Georges

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