AGAPES FRANCOPHONES 2022

Nicolas FROELIGER Université de Paris, laboratoire CLILLAC-ARP (EA 3967), France _____________________________________________________________ ϮϬ Mounin (1955) ? Car comme l’écrivait notamment Voltaire, on traduit toujours pour son temps : « Je suis persuadé que nous avons deux ou trois poètes en France qui traduiraient très bien Homère ; mais en même temps, je suis très convaincu qu’on ne les lira pas, s’ils n’adoucissent, s’ils n’élaguent presque tout. La raison en est, madame, qu’il faut écrire pour son temps, et non pour les temps passés. » (Lettre à Mme Dacier, dans Voltaire 1878) Lorsque les normes de l’acceptabilité de l’époque réceptrice diffèrent fortement, on modulera. Ainsi de la justification apportée par La Motte- Houdar pour ses traductions de l’Iliade et de l’Odyssée, à cette même époque (Mounin 1955), c’est-à-dire en plein « âge classique » : « J’ai voulu que ma traduction fût agréable, et de là, il a fallu substituer les idées qui plaisent aujourd’hui à d’autres idées qui plaisaient du temps d’Homère : il a fallu, par exemple, adoucir la préférence solennelle qu’Agamemnon fait de son esclave à son épouse. » (cité par Mounin 1955, 90) Tout cela est dit avec une élégance presque suave. Mais signifie ni plus ni moins qu’Agamemnon, roi de ceux que l’on n’appelle pas encore les Grecs, préfère coucher avec son esclave qu’avec son épouse légitime. Et que cet esclave est selon toute vraisemblance un homme, situation parfaitement courante dans la Grèce de l’Âge du bronze, mais plus du tout admissible en France à l’Âge classique. C’est ce que Mounin a fort bien symbolisé à travers les concepts de verres transparents et verres colorés. Certes… Mais si la réflexion sur les Belles infidèles a eu un tel retentissement sur la réflexion traductologique depuis plus de 60 ans, c’est bien parce qu’elle met en lumière une façon de traduire qui nous paraît aujourd’hui profondément éloignée de nos présupposés. En un mot, politiquement incorrecte. On voit bien que ce qui était le comble du politiquement correct il y a trois à quatre siècles s’est aujourd’hui retourné en son inverse. C’est le souci de se prémunir du scandale qui pourra, avec le temps, nous paraître scandaleux. Comme le dit cette fois Henri Meschonnic : « La fidélité d’une époque paraît infidélité plus tard, parce qu’elle était sans le savoir une fidélité non au texte, mais à l’époque. » (Meschonnic 1999, 57) Preuve, une fois de plus qu’on ne traduit pas de langue à langue, mais de culture à culture (Eco [2003] 2006), et que l’acte de traduire est, comme écrivait Vermeer, un acte d’imitation : « I have defined translation as information offered in a language z of culture Z which imitates information offered in language a of culture A so as to fulfill the desired function . » (Vermeer 1996, 46) Oui, les bornes de l’acceptable bougent selon les lieux où les périodes, comme l’observe également Lefevere, qui cite un passage de la comédie Lysistrata d’Aristophane, dans laquelle l’héroïne demande à un des personnages de lui amener l’émissaire de Sparte, avant d’ajouter ce qui, en grec, serait, « s’il ne te donne pas sa main, alors prends-le par la bite/ou le

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