AGAPES FRANCOPHONES 2022

Faire bouger les lignes : ce que le politiquement (in)correct fait à la traductologie – et réciproquement _____________________________________________________________ Ϯϭ pénis ». Ce dernier terme ayant été rendu, au fil des époques, en anglais, par membrum virile, handle, life-line ou encore anything else (Lefevere 1992, 41). L’approche historique nous ouvre ainsi les yeux sur le fait que la traduction n’est pas un phénomène ou un processus qui ressortit au naturel. C’est une opération culturelle, et par-là, déterminée par des éléments variables dans le temps comme dans l’espace. La traduction est un marqueur – et peut-être même un opérateur – des changements sociaux. Au point de nous amener à reconsidérer ce que l’on doit entendre par le mot traduction et par son extension. On se souvient que Berman s’interroge au sujet de la restitution du monologue de Hamlet par Voltaire : « Pour nous, ce n’est pas une traduction. Pour Voltaire, la traduction devait être cela. » ? (Berman [1985]1999, 38) Mais le phénomène est à vrai dire courant. Ainsi, un récent numéro spécial du Courrier de l’Unesco (voir Xin 2022) traite ainsi, entre autres choses, d’une version chinoise de Don Quichotte tellement adaptée à son public de réception qu’elle s’est fait une place en tant qu’œuvre de plein droit de la littérature chinoise. Et les classiques ayant vocation à être traduits, celle-là a fini par l’être en espagnol, et par revenir ainsi dans son pays d’origine sous un nouveau déguisement. Est-ce le même texte ? Est-ce un autre texte ? C’est sans doute Walter Benjamin ([1923] 1971) qui serait le mieux à même de répondre. 5. Une machine à cliver Revenons à l’époque contemporaine, pour nous pencher, paradoxalement, sur l’épisode des Rois mages, relaté initialement par l’Evangile selon Matthieu, et adapté en l’occurrence pour la population noire de Géorgie, aux États-Unis : « When Jesus was born in Gainesville, Georgia during the time that Herod was governor , some scholars from the Orient came to Atlanta and inquired, “Where is the one who was born to be governor of Georgia ? We saw his star in the Orient, and we came to honor him.” This news put Governor Herod and all his cronies in a tizzy . So he called a meeting of the big time preachers and politicians , and asked if they had any idea where the Leader was to be born. “ In Gainesville, Georgia ,” they replied, […]. » (https://www.hopefaithprayer.com/scriptures/cotton-patch-gospel-matthew- clarence-jordan/) Étonnant tissage de Proche-Orient antique (Hérode, le mot Orient) et d’Amérique contemporaine ( Governor, scholar, Georgia, Leader, Gainesville, politicians ), avec des éléments qui se voudraient sans doute plus intemporels ( preachers, bible prophecy, et surtout, bien sûr, Jesus ), le tout mâtiné, comme le dirait Jean Delisle (2021, 263), « d’accent du Sud » ( all his cronies in a tizzy… big time …). Pour les destinataires de cette traduction, c’est sans doute le comble du politiquement correct. Où, après tout, trouver une plus éclatante illustration du principe énoncé par Nida et Taber en conclusion de leur ouvrage de 1969 ? :

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=