AGAPES FRANCOPHONES 2022

Nicolas FROELIGER Université de Paris, laboratoire CLILLAC-ARP (EA 3967), France _____________________________________________________________ ϮϮ « Perhaps no better compliment could come to a translator than to have someone say, “I never knew before that God spoke my language.” » (Nida et Taber 1969/2003, 173) Ce qui se joue, dans cette traduction qui mélange références palestiniennes, américaines, antiques et contemporaines, c’est l’appropriation d’un message par ses destinataires, à des fins d’inclusion. Revoilà notre cahier des charges… Inclusion, toutefois, d’une population bien spécifique, et clairement séparée des autres. Nous sommes ainsi tenté d’imaginer que pour beaucoup d’autres lecteurs, y compris chrétiens, en Roumanie, en Corrèze, au Mozambique, le sentiment d’appropriation sera plus tenu… D’où une question : une telle traduction procède-t-elle du politiquement correct ou du politiquement incorrect ? En première approximation, nous aurions tendance à dire qu’elle relève avant tout du grotesque. Néanmoins, penser cela, n’est-ce pas déjà se positionner dans la lutte pour le monopole de la parole légitime ? Dirions-nous la même chose si nous étions nous-même, rêvons un instant, pasteur baptiste du Sud des États-Unis ? Et nous devons préciser que la traduction en question est préfacée par Jimmy Carter, ancien président de ces mêmes États-Unis, lui-même de confession baptiste et natif de Géorgie, ce qui tend quoi que l’on en pense à lui conférer une forme de respectabilité. On voit ici un effet essentiel du politiquement correct ou incorrect : constituer ou cristalliser des communautés de partisans et d’opposants. D’où l’intérêt d’en user dans le débat politique, justement. Leur premier effet est de cliver, tous deux sont un outil servant à la constitution de groupes antagonistes : eux ou nous. Ce qui constitue l’essence du populisme. Cette machine à miner le consensus, à constituer des groupes distincts, à fragmenter la société, s’observe aujourd’hui avec le mouvement dit woke , qui fonctionne sur le principe de la concurrence victimaire. Exactement comme le politiquement incorrect, dont on pourrait a priori penser qu’il est l’inverse. C’est ce qu’indique d’ailleurs la philosophe Isabelle Barbéris : « Le politiquement correct est paradoxal, car il relève à la fois d’une certitude du bien (c’est le fameux ‘‘signalement vertueux’’, la haine vertueuse), mais c’est aussi une figure de l’incertitude qui se manifeste par la peur d’offenser, une inhibition qui ronge et émousse la pensée, la rencontre. Un alliage de violence et d’inhibitionmaladive. Je mets le politiquement incorrect dans le même sac : le nihilisme, le cynisme alimentent la réaction puritaine. C’est […] au fond la même logique d’excès convoité par les médias, ce qui explique leur succès. » (Novelli 2021) Il existe donc ici une profonde identité des contraires. D’où l’intérêt et la pertinence du choix terminologique qui président à cet ouvrage : « Politiquement (in)correct en francophonie 7 ». Plus que d’une opposition, il pourrait s’agir d’un mème, au sens que donne Dawkins de ce terme, acclimaté en traductologie par Chesterman (1997), c’est-à-dire d’une opposition entre deux pôles en réalité indissociables, et qui va structurer le débat au point de caractériser une époque donnée, avant de laisser la place à un autre mème. 7 Nous nous trouverions ici en familiarité avec ce que dit Barbara Cassin des intraduisibles : « les intraduisibles c’est ce que l’on ne cesse pas de [ne pas] traduire. » (Cassin 2004, 17).

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