AGAPES FRANCOPHONES 2022

Faire bouger les lignes : ce que le politiquement (in)correct fait à la traductologie – et réciproquement _____________________________________________________________ Ϯϯ Effet de miroir passant par ralliement contre des phénomènes par ailleurs minoritaires, qui ne prennent de l’importance que parce qu’on les dénonce… Le sociologue Raymond Boudon ne dit pas autre chose : « […] contre l’idée reçue qui tend à imputer le politiquement correct à la tyrannie de la majorité, il résulte en réalité plutôt de la tyrannie des minorités. On le vérifie à ce que, sur bien des sujets, le politiquement correct heurte en réalité l’opinion. Car il est le fait davantage de minorités actives et de groupes d’influence que de l’opinion elle-même. » (Boudon 2010) Nous l’avons vu, le politiquement incorrect, dans le débat politique, est forcément la manifestation d’un décalage, voire d’un démarquage, avec la norme. Mais cette norme, au sens d’usage le plus courant au sein d’une communauté de discours, ne saurait donc être le politiquement correct, qui est lui-même prise de distance par rapport à elle. Ce jeu se joue en réalité à trois : le politiquement correct et son symétrique le politiquement incorrect, tous deux en porte-à-faux par rapport à une norme qui viserait, sinon la neutralité, peut-être une universalité du discours traduisant. Et qui se trouve menacée à ses deux extrémités. C’est cela aussi qu’on perd, à travers l’irruption de ce mème. C’est finalement la dichotomie entre humanisme abstrait et expression ciblée. Lorsque notre pratique de traducteurs s’inscrit dans une visée humaniste, alors, elle s’adresse à tous, sans faire de distinctions. Or, dans la société, les distinctions existent. Et c’est ce que nous rappellent politiquement correct et incorrect, avec en filigrane le reproche d’intervenir sur la langue, et non sur la structure des relations sociales. Et bien sûr, on sait depuis Barbara Cassin (2016) que l’universalisme est toujours l’universalisme de quelqu’un – ce qui n’interdit pas de le préférer aux autres options. D’où la pertinence de la critique formulée par Venuti lorsqu’il dénonce « the ethnocentric violence that every act of translation wreaks on a foreign text » ([1995]2008 , 124) 8 * Politiquement correct et politiquement incorrect, ces jumeaux infernaux – ces infernaux jumeaux, peut-être même – signent donc, en traduction et en traductologie, une forme d’adieu à l’universel. Cette problématique en appelle donc une infinité d’autres, de nature aussi bien éthique que déontologique. Sommes-nous des diplomates ? ; Sommes-nous des militants ? ; Sommes-nous au service d’un statu quo ? ; du changement ? À travers nos questionnements sur les postures de traduction, c’est tout le rôle politique de la traduction et du traducteur qui se retrouve en vedette. Inscription dans le temps et dans l’espace des questions de traduction. Nous avons beaucoup usé, jusqu’ici, de notions traductologiques, pour parler de politiquement correct et incorrect. Peut-être peut-on imaginer de terminer en inversant les vecteurs. Un des concepts souvent mobilisés dans le champ politique au sujet du populisme est celui de la fenêtre d’Overton, 8 Voir à ce sujet Zhang et Froeliger (sous la direction de), 2019.

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