AGAPES FRANCOPHONES 2022

Nicolas FROELIGER Université de Paris, laboratoire CLILLAC-ARP (EA 3967), France _____________________________________________________________ Ϯϰ élaboré dans les années 1990 par un laboratoire de réflexion libéral américain (Dupont 2022, 33). Avec deux acceptions principales. Cette notion a d’abord défini le périmètre de ce qui pouvait être dit au sein d’une société. Nous retrouvons ici l’idée d’acceptabilité. Dans un deuxième temps, elle est devenue un outil destiné à faire évoluer les normes de cette acceptabilité. Nous avons parlé plus haut du décalage intrinsèque à toute opération de traduction. On peut alors se demander dans quelle mesure ces deux acceptions ne nous permettent pas de mieux comprendre non pas ce qu’est la traduction, mais ce que fait la traduction. Car après tout, c’est par elle que les idées nouvelles pénètrent dans une société, c’est elle, pas seulement elle, mais elle tout de même, qui permet aux cultures de se reconnaître comme cultures, et par la même de se transformer. C’est elle, aussi, qui peut faire évoluer les critères de l’acceptable dans une société réceptrice. Vu sous cet angle, toute traduction n’est-elle pas, en tendance, politiquement incorrecte ? Par le simple fait qu’elle existe, déjà. Ou par l’introduction de formes ou d’idées qui seront jugées étrangères, voire allogènes par les tenants du nationalisme ou de l’obscurantisme, d’autre part. Dans cette hypothèse, le politiquement correct serait du côté de la non-traduction 9 , comme le dit également Yves Gambier (2012). Ce qui renvoie à une géopolitique de la traduction. Ce n’est nulle part mieux démontré qu’à travers les retraductions. Antoine Berman (1995) a ainsi énoncé un théorème, souvent vérifié, selon lequel la première traduction d’un grand texte est une acclimatation, conforme aux normes de la société réceptrice, et que c’est ensuite, à partir de la deuxième traduction du même texte, que l’on va découvrir l’étrangeté de l’original, et par là-même élargir son horizon intellectuel et culturel. Évidemment, la fenêtre d’Overton, dans le champ politique, est beaucoup plus souvent utilisée afin d’acclimater des idées d’extrême droite. Ce qui n’est pas exactement l’objet de la traduction, même si nous avons vu qu’elle ne saurait être neutre. Néanmoins, l’analogie est réelle dans les modes de fonctionnement. C’est pour cet ensemble de raisons, pour prendre conscience des enjeux de nos actes, que l’on a besoin de traducteurs correctement formés. Références bibliographiques Benjamin, Walter, « La tâche du traducteur », in Œuvres , tome I ( Mythe et violence ), préface à la traduction des Tableaux parisiens de Baudelaire, traduit par Maurice de Gandillac, Paris, Denoël, p. 261-275, 1971 [1923]. Berman, Antoine, Pour une critique des traductions : John Donne, Paris, Gallimard, 1995. Berman, Antoine, La Traduction et la lettre ou l’auberge du lointain , Paris, Seuil, collection L’ordre philosophique, 1999 [1985]. Blanc, Sébastien, « Traduire les grossièretés : a F***ing Challenge », AFP, Making-of, Les Coulisses de l’info, 31 janvier 2022. [En ligne]. <https://making-of.afp.com/ traduire-les-grossieretes-fing-challenge> (consultée le 8 février 2022). 9 Voir par exemple ce projet de recherche à l’Université de Liège : <https://www.cirti.uliege.be/cms/c_5544444/en/cfp-le-multilinguisme-evite- contourne-et-cache-le-monolinguisme-le-multilinguisme-et-la-non-traduction-au-19e- siecle>.

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