AGAPES FRANCOPHONES 2022

Georgiana I. BADEA, Lavinia TEC Université de l’Ouest de Timi ş oara, Roumanie _____________________________________________________________ 38 Supposé qu’on sous-estimât ces aspects, on oserait avancer que le nom, le titre, le contenu sont maladroitement restitués ou que le journaliste français, dans un souci de respect de la non-binarité, associe la Vierge à un saint, non pas à la sainte Javeline (avec « e » final) ou à la protectrice de l’Ukraine. Avec ou sans « e » final, en roumain, javeline n’aurait pas fait de sens, ni de signification. C’est la raison pour laquelle, dans le texte en roumain, le mème et l’image du lanceur de missile Javelin sont montrés en regard. Respectant la féminisation des patronymes slaves, on aurait pu traduire Madonna Kalashnikov par La Sainte ou La Vierge Kalachnikova et, en roumain, par Sfânta Kala ş nikova . Cependant, bien que le nom de ce fusil d’assaut, créé par les Soviétiques soit plus populaire au monde et qu’il eût produit un impact supérieur sur le lecteur, on aurait trahi le sens, l’effet par évocation et du même coup on aurait détourné l’attention du monde des armes américains convoitées par les Ukrainiens : les Javelin (de saints sauveurs). Il est toutefois curieux de lire la paraphrase du Saint Javelin, décrit comme étant une Vierge au Kalachnikov. Outre une relativité des stratégies de rédaction et de traduction et une variabilité de procédés, on constate une caducité dans le découpage de la réalité (même illustrée). Selon la perspective de lecture, dans la traduction de ce mème on peut constater la coprésence de l’assimilation culturelle et de la culture de l’effacement. On observe également un intérêt pour le télescopage (linguistique, ici) de deux pouvoirs : les États-Unis et la Russie. En présumant que les normes de non-discriminations, celles qui gèrent le politiquement correct et le cancel culture sont toujours vraies, on peut (et on doit) accuser les rédacteurs, les traducteurs et, peut-être, les Ukrainien.nes d’appropriation religieuse et culturelle et de politiser une dévotion. (Badea 2022, 142-145) Contribuant à instaurer une certaine linéarité de la pensée, les préceptes d’un clivage, tel le politiquement correct vs le politiquement incorrect, parviennent à épingler des faits, œuvres ou gestes auxquels on impute post factum l’intention de discriminer. Des œuvres littéraires, bandes dessinées, chansons qui sont, par ailleurs, susceptibles de contenir en elles-mêmes des enseignements salutaires pour tou.tes sont mis à l’index. De quelque manière qu’on tâche d’éviter les connotations racistes, en réécrivant la littérature, on n’aboutit qu’à une sorte de mutation culturelle, due à la reformulation intralinguistique et amplifiée par la traduction. Prenons exemple du roman policier Ten Little Niggers , d’Agatha Christie (London, Collins Crime Club, 1939), réintitulé aux États-Unis, And Then There Were None , en 1940, alors qu’au Royaume-Uni, le titre d’origine « résiste » jusqu’en 1985. Depuis 2020, on renomme ce roman dans plusieurs langues, dont en français et en roumain : Dix Petits Nègres 19 , renommé Ils étaient dix, et, respectant la même technique, Zece negri mititei 20 , Erau zece . Au même titre que la grande littérature, la littérature pour les enfants et les jeunes subit des accommodements (plus ou moins) raisonnables les BD en sont pas 19 Traduit par Louis Postif, Paris, Librairie des Champs-Élysées, 1940. 20 Traduit par Elena Stamatescu, Meridiane, 1966.

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