AGAPES FRANCOPHONES 2022
L’empire de la « moraline » _____________________________________________________________ ϰϱ l’imaginaire, qu’on avait coutume de croire dévolu à la liberté de création en général, à la littérature en particulier, et qui l’est de moins en moins. Nous sommes témoins de profondes mutations que traversent notre monde et d’un renversement toujours plus visible des systèmes de valeurs. Mais il n’est pas facile de marcher sur un pont aussi étroit et instable au-dessus de deux abîmes : d’une part, l’insignifiance ridicule des pulsions compatissantes, « humanitaires », dont le contenu est depuis longtemps dépassé, ne laissant derrière lui qu’une rhétorique creuse, ou préoccupations soi-disant démocratiques et égalitaires, et d’autre part, la sagesse, les principes et le raffinement des anciens, prolongés dans une littérature pleine de leçons et de nuances dont personne ne se soucie aujourd’hui. Un renouveau de la vieille controverse des Anciens et des Modernes ? Anachronismes, préciosités, inepties ronflantes prétendent remplacer les vertus et les principes issus d’une réflexion millénaire, laissant place à des modes et tendances passagères, mais qui prétendent réviser les œuvres du passé avec des grilles et des instruments contemporains, produisant d’inévitables distorsions sémantiques et axiologiques. Des valeurs éphémères mais hargneusement promues, basées sur une brève caricature moralisatrice, sur l’absence d’un esprit critique formé par les lectures, l’expérience et la méditation, tendent à remplacer la réflexion authentique par une propagande orwellienne, destinée à l’extinction d’une réflexion de fond, extrêmement dangereuse par la volonté insidieuse et diffuse de cette « culture » éveillée d’annuler ou de déconstruire le passé. Un nouvel ordre moral semble déjà s’être installé, à l’école, dans les arts, à la télévision, dans les musées, les théâtres, les cinémas, partout où un manichéisme mal compris et simpliste s’est insinué, générant des débordements violents, vulgaires, primitifs. Quand l’ignorance entraîne la confusion des valeurs et des interprétations, le radicalisme intervient en réponse immédiate, d’autant plus dangereux qu’il devient aujourd’hui symptomatique de la sphère culturelle dominante, surtout lorsqu’il aboutit à la déroute et au simplisme, instaurant une post-littérature, allant vers un véritable lynchage médiatique, que nous n’aurions pas cru possible, dans notre naïveté postmoderne, après les procès de Flaubert ou de Baudelaire. Le plus surprenant, c’est que cette nouvelle « pensée unique » a pris corps et âme dans les sociétés démocratiques qui ont consenti, l’une après l’autre, à la généralisation abusive de ce phénomène d’euphémisation surveillée, d’innocuité langagière, de langue de bois qui lèche une cuillère à miel, écartant d’un coup toute différence, discordance et négativité. Et ceci de manière volontaire, sans qu’un dictateur monstrueux ou un système coercitif l’impose. Faut-il croire que l’homme est incapable de vivre sans se soumettre, bon gré mal gré, à une force qui le broie ? Et que, s’il ne l’a pas, il la crée ? La littérature a toujours voulu être ce lieu de dissidence qui s’inscrit en faux par rapport à la rectitude politique et qui souhaite continuer à remuer le couteau fictionnel dans la plaie discursive du moment, perpétuer cette « tradition de l’insolence », que Dominique Viart attribue au moment spécifique vécu par nos sociétés, à savoir un « désenchantement cynique et provocateur, parfois drôle dans la neutralité factuelle de ses constats et les “court-circuits” de
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