AGAPES FRANCOPHONES 2022
Simona MODREANU Université Alexandru Ioan Cuza de Ia ş i, Roumanie _____________________________________________________________ ϰϲ l’écriture » (Viart 1996, 64). Ce nouveau système de censure à peine voilée, issu d’un légitime besoin d’équité, s’est transformé en un paravent de vocables à peine intelligibles, déguisant au fond un océan d’hypocrisie et d’ignorance. Car les mots n’adhèrent pas aux choses, c’est nous qui les y astreignons. Après le « droit-de-l’hommisme », c’est la « tartufferie humaniste » des postures qui anime la morale publique, on vit dans des valeurs proclamées, des besoins émotifs et légitimants, où la raison de la majorité est résorbée dans l’histrionisme criard d’une minorité qui, tout en se déclarant apologue d’une démocratie multitudinale (de multitude, ou foultitude) détourne, au fond, vers un spectacle piteux, l’échafaudage de toute une structure civilisationnelle, ruinant, en fin de compte, les conditions de la compréhension d’une insertion multiséculaire dans l’existence. Il s’agit de moins de démocratie et de plus en plus de laocratie , ou plutôt de la laodicée (qui, à son tour, pour jouer à saute- siècles, évoque l’ancienne cité de Laodikeia, capitale de la Phrygie, élevée au 3 e siècle av. J.-C.). Rappelons brièvement que laos , tout comme demos , désigne le peuple en grec, avec toutefois une différence de taille entre les deux vocables, car si demos renvoie à l’ensemble des citoyens de la Cité, laos révèle cette perversité langagière qui s’insinue dans nos fissures sociétales, car ce terme désigne le peuple en tant que foule (le règne de la quantité, dont parlait Guénon…), et en tant que groupe (ethnique, idéologique, sexuel, etc.), ou de masse s’opposant à l’élite. C’est donc sous le signe de cette laocratie, devenue une espèce de nouveau totalitarisme multitudinal, massifié et planétaire que se déroulent les bons sentiments de gens fondamentalement bienveillants et plus ou moins coincés, sentiments que, depuis une dizaine d’années, ceux qui les traquent appellent moraline , un terme caustique sous ses apparences mièvres, indiquant une exploration horizontale de la pensée et de la sensibilité esthétique, une fausse pudibonderie ignorante de l’histoire et des lectures diachroniques. C’est le nouveau « politiquement correct », utile lorsque le déjà périmé « il est interdit d’interdire » entre dans la spirale ambigüe sans fin d’une herméneutique indécidable : il est interdit d’interdire quoi ? L’interdiction d’interdire ? Qui interdit et qui définit l’interdit ? La notion de moraline , cependant, ne date pas d’aujourd’hui, bien que, souvent, on en oublie l’origine. En fait, c’est une trouvaille de Friedrich Nietzsche, qui ajoute le suffixe - ine (en provenance du champ sémantique pharmaceutique) pour parler ironiquement de l’hypocrisie des bigots et du conformisme étroit de la pensée bourgeoise, afin de retrouver la vraie morale des maîtres (« non la vertu, mais la valeur (vertu, dans le style de la Renaissance, virtù, vertu dépourvue de moraline) », précise-t-il, par exemple, dans L’Antéchrist, Imprécation contre le christianisme ). Le mot et ce qu’il recouvre ont fait un long chemin en France. Ainsi, dans une interview dans Le Monde (avec Frédéric Joignot, juin 2011), Philippe Sollers évoque la figure du philosophe allemand : « Il [Nietzsche] critique sans arrêt “la moraline”… Je sais de quoi je parle. Onme verse au moins trois verres de moraline par jour. Sans que les gens en soient forcément conscients. C’est instinctif, une seconde nature. Tout est jaugé, jugé, apprécié, en fonction de la
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