AGAPES FRANCOPHONES 2022
L’empire de la « moraline » _____________________________________________________________ ϰϳ morale, “la faiblesse de la cervelle” comme dit Rimbaud, magnifiquement. C’est-à-dire aussi, l’hypocrisie même… Cela ne veut pas dire que le bien est négligeable, ou qu’il veut faire du mal un bien. Cela signifie qu’il existe une position philosophique évitant d’être sans cesse dans un type d’évaluation morale, moralisante, ou calculatrice… » D’ailleurs, deux ans plus tôt, lorsque paraissait Grand beau temps , le livre d’aphorismes et pensées choisies de Sollers, Philippe Lançon écrivait dans Libération (2009) : « Les papillons sont faits pour voler, ils savent choisir les fleurs. Les anges de Sollers échappent en volant aux lois de la pesanteur sociale, au lourd pâté métaphysique, aux graisses de l’actualité, à la loi sentimentale des évêques tristes et des femmes malheureuses. » Quant à l’indomptable Michel Onfray, il ne se prive pas (sur son site michelonfray.com, 2019) de rabattre le caquet à la face des faibles ou des culs bénis, dénonçant la bêtise mielleuse et veule de la laodicée qui s’en prend au panache subversif des créateurs (il s’agissait de Yann Moix en l’occurrence) : « Il y a mieux à faire qu’à juger ; la moraline est la morale des gens sans morale, la petite vertu des gens sans vertu. On peut préférer chercher à comprendre comme Socrate qui sait que nul n’est méchant volontairement plutôt qu’à juger comme Savonarole dont les bûchers ravissaient les narines des chiens qui chassent en meute. » Revenons à la littérature, où ces nouvelles formes de censure sont plus problématiques qu’ailleurs. Quel est le propre de la littérature ? C’est tout le contraire de la langue comme instrument de communication, c’est l’enjeu de la dé-familiarisation du lecteur, c’est la prouesse d’ébranler ses conformismes et ses convictions. Rabelais et Sade, Rimbaud et Lautréamont, Céline et Houellebecq, voici seulement quelques figures de proue de cette tradition de rupture, d’opposition, d’étrangéisation, dans laquelle s’inscrit la fiction comme soupape de secours qui prend en charge les dynamismes conflictuels de la société, leur donne forme et nous laisse vivre. La terreur dans les lettres paralyse les écrivains et gèle l’imagination. Éviter tout sujet dérangeant – et il y en a-t-il qui ne le soit pas ? – c’est produire des écrits indigestes, incolores, artificiels. Des contraintes créatives, mais point castratrices, le monde littéraire en a toujours connues, il suffit d’évoquer les poèmes à formes fixes ou les règles qu’inventent les membres de l’Oulipo, par exemple. Mais ce genre de création sous pression auto-imposée, c’est tout à fait autre chose qu’un consensus mou et une platitude mièvre. La littérature véritable, celle qui traverse les siècles, n’a jamais été, et ne devrait pas devenir un produit de supermarché, prévisible et accessible, obéissant et obséquieux. La fiction doit continuer à filer entre les doigts du Big Brother, de l’idéologie dominante du moment, et ne pas regarder par-dessus l’épaule les éventuelles retombées de sa liberté d’esprit. Les XIX e et XX e siècles notamment, ont vu fleurir une littérature dystopique, le « laboratoire du pire » (Faye 1993) de ces écrivains qui ont trouvé le moyen de contourner le totalitarisme, que la censure ne pouvait contenir et que les utopies ne contenaient plus. On aurait du mal à dire que la démocratie a éliminé la
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