AGAPES FRANCOPHONES 2022
Simona MODREANU Université Alexandru Ioan Cuza de Ia ş i, Roumanie _____________________________________________________________ ϰϴ censure de nos jours, ce serait même le contraire, car elle a su s’adapter au contexte postmoderne, et adopter une kyrielle de nouvelles entraves punitives. La littérature serait-elle de taille à résoudre l’aporie du temps, de construire ce pont impalpable entre le dedans et le dehors, la traversée d’une psychologie à une physique et du quotidien individuelle à l’histoire collective ? Paul Ricoeur pense qu’elle en est même la seule capable et que c’est en cela que réside sa fonction. Il s’agit là d’un processus que Ricœur désigne comme refiguration , en ce sens que la littérature re(con)figure l’expérience temporelle, elle réussit à subordonner le temps, en l’ouvrant vers d’autres dimensions : « la clé du problème de la refiguration réside dans la manière dont l’histoire et la fiction, prises conjointement, offrent aux apories du temps portées au jour par la phénoménologie la réplique d’une poétique du récit . » (Ricoeur 1991, 181) Le temps, il faudrait pouvoir le lire à rebours, et dans tous les sens, au moins en littérature et accepter cette refiguration, sans défoncer les portes de la littérature avec le bélier de la réalité. D’une réalité qui, par ailleurs n’a plus grand-chose à voir avec celle du moment de la production du texte, un moment circonscris par d’autres éléments, disparus entre temps. C’est le propre de l’ignorance réductrice que de ne pas pouvoir lire le passé avec les clés du passé. Et c’est encore la littérature qui a anticipé cette laocratie qui sévit actuellement. Il semble que la lutte pour une nécessaire et naturelle égalité politique et civile ne puisse éviter l’impasse victimaire et se passer d’une négation constituante de l’Autre. Tant de romans – il suffit de rappeler Absalon, Absalon ! de Faulkner, ou Beloved de Toni Morisson – viennent nous rappeler les difficultés de l’esprit révolté et toute la gamme de la pathologie d’une mémoire du traumatisme historique. La conscience chemine péniblement entre événements dramatiques, le souvenir d’une servitude quelconque, enracinée dans l’inconscient collectif devant se nier dans une réalité différente, car le temps a balayé les faits, laissant cependant derrière des étiquettes qui n’ont pas épuisé leur potentiel malsain. Quand les choses se déplacent, les mots s’incrustent souvent et se refusent à abandonner la partie, générant des hiatus et des déchirements difficilement gérables. Il y a plus d’un demi-siècle paraissait un roman qui n’a rien perdu de son actualité, mais qui est moins revisité et cité que ceux d’Orwell ou de Huxley, écrits à peu près à la même époque. Il s’agit de la dystopie Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953). À première vue, on dirait que l’écrivain américain met en garde contre la tyrannie et la censure gouvernementales - sur ce qui se passe lorsque les pouvoirs en place essaient de contrôler ce que les gens peuvent lire. En fait, son livre parle de ce qui se passe quand les gens essaient de s’autocensurer, quand on devient trop protecteurs des sentiments de tout le monde, quand on musèle tout esprit critique et opinion personnelle. Dans ce classique de la science-fiction, les pompiers n’ont plus le même rôle social : au lieu d’éteindre les incendies, ils mettent le feu aux livres … Rappelons quelques extraits du fameux discours du capitaine Beatty, le chef de Montag :
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