AGAPES FRANCOPHONES 2022
L’empire de la « moraline » _____________________________________________________________ ϰϵ « Autrefois les livres n’intéressaient que quelques personnes ici et là, un peu partout. Ils pouvaient se permettre d’être différents. Le monde était vaste. Mais le voilà qui se remplit d’yeux, de coudes, de bouches. Et la population de doubler, tripler, quadrupler. Le cinéma et la radio, les magazines, les livres se sont nivelés par le bas, normalisés en une vaste soupe. […] Les classiques ramenés à des émissions de radio d’un quart d’heure, puis coupés de nouveau pour tenir en un compte rendu de deux minutes, avant de finir en un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes. […] Hamlet n’était qu’un digest d’une page dans un livre proclamant : Enfin tous les classiques à votre portée ; ne soyez plus en reste avec vos voisins. Vous voyez ? De la maternelle à l’université et retour à la maternelle. Vous avez là le parcours intellectuel des cinq derniers siècles ou à peu près. À présent, prenons les minorités dans notre civilisation, d’accord ? Plus la population est grande, plus les minorités sont nombreuses. N’allons surtout pas marcher sur les pieds des amis des chiens, amis des chats, docteurs, avocats, commerçants, patrons, mormons, baptistes, unitariens, Chinois de la seconde génération, Suédois, Italiens, Allemands, Texans, habitants de Brooklyn, Irlandais, natifs de l’Oregon ou de Mexico. Les personnages de tel livre, telle dramatique, telle série télévisée n’entretiennent aucune ressemblance intentionnelle avec des peintres, cartographes, mécaniciens existants. Plus vaste est le marché, Montag, moins vous tenez aux controverses, souvenez-vous de ça ! Souvenez-vous de toutes les minorités, aussi minimes soient-elles, qui doivent garder le nombril propre. Auteurs pleins de pensées mauvaises, bloquez vos machines à écrire. Ils l’ont fait. Les magazines sont devenus un aimable salmigondis de tapioca à la vanille. Les livres, à en croire ces fichus snobs de critiques, n’étaient que de l’eau de vaisselle. Pas étonnant que les livres aient cessé de se vendre, disaient-ils. Mais le public, sachant ce qu’il voulait, tout à la joie de virevolter, a laissé survivre les bandes dessinées. Et les revues érotiques en trois dimensions, naturellement. Et voilà, Montag. Tout ça n’est pas venu d’en haut. Il n’y a pas eu de décret, de déclaration, de censure au départ, non ! La technologie, l’exploitation de la masse, la pression des minorités, et le tour était joué, Dieu merci. […] Il faut que vous compreniez que notre civilisation est si vaste que nous ne pouvons nous permettre d’inquiéter et de déranger nos minorités. Posez-vous la question : Qu’est-ce que nous désirons par-dessus tout dans ce pays ? Les gens veulent être heureux, d’accord ? […] Les Noirs n’aiment pas Little Black Sambo . Brûlons-le. La Case de l’Oncle Tom met les Blancs mal à l’aise. Brûlons-le. Quelqu’un a écrit un livre sur le tabac et le cancer des poumons ? Les fumeurs pleurnichent ? Brûlons le livre. La sérénité, Montag. La paix, Montag. Brûlons-les, brûlons tout. Le feu est clair, le feu est propre. » Les personnages qu’on trouve dans tel ou tel livre ne doivent représenter personne en particulier, les sensitivity readers veillent au grain. Toutes les mini-minorités doivent pouvoir être satisfaites, quitte à bousculer pratiques et sensibilités de la majorité. De fait, s’il n’est pas encore tabou, ce mot – majorité – est en passe de le devenir. Les garde-fous grattent le ciel partout autour. Alors, Houellebecq, Finkielkraut, Bruckner et autres écrivains méchants, prière de ranger votre plume fielleuse au placard des réacs, les bondieuseries attendent au tournant. Les littérateurs – car, bientôt, on ne
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