AGAPES FRANCOPHONES 2022
Simona MODREANU Université Alexandru Ioan Cuza de Ia ş i, Roumanie _____________________________________________________________ ϱϬ pourra plus les appeler écrivains, tout ce qui sous-entend la moindre création ou audace étant à bannir – ne doivent plus se permettre d’inquiéter ou de perturber qui que ce soit. Ce n’est pas difficile au fond, Bradbury nous l’a déjà expliqué ; les Noirs s’insurgent contre Ten Little Niggers d’Agatha Christie ? Pas de problème, « la conscience malheureuse » des Blancs, à la recherche de sa dignité perdue, se rachète comme elle peut : Ils étaient dix ne dérangera personne. Pour l’instant. Et le cygne noir ne sera plus le méchant qui s’en prend à l’angélique cygne blanc, tout comme, pour apaiser les féministes, Carmen ne se fera plus poignarder par l’immonde Don José, dans l’opéra du même nom (car il est quand même plus difficile de retravailler le texte de Mérimée), il suffit de renverser les rôles. Prenons un autre exemple : en 2000, le célèbre écrivain américain Philip Roth publiait La tache ( The Human Stain ), un roman qui tourne autour de Coleman Silk, un Noir, professeur de lettres classiques à l’Athena College, dans les Berkshires, qui décide de se faire passer pour juif pour qu’on ne le juge plus en fonction de sa couleur et qu’il ait ainsi la possibilité d’accéder au statut d’être humain à part entière. Cette fiction d’une grande subtilité et amertume ironique, dont l’intrigue se déroule en 1998, jette un regard implacable sur la psyché américaine, conflictuelle quant à la moralité, la pureté, le politiquement correct et les ravages causés par le mélange de ces obsessions. 1998 est l’année où le public est impatient de lire chaque détail anatomique de la liaison d’un président avec une stagiaire tout en feignant d’être horrifié. Dans ce contexte, Coleman Silk, devient une victime par inadvertance de ces tourments américains et se fait rattraper par un antiracisme dévié. En quoi ce roman a-t-il été un tournant ? C’est que, derrière le miroir de ces personnages d’une grande complexité et sophistication, on mesure les tiraillements de la société américaine quant à la question identitaire. Bien que daté de la fin des années 2000, ce roman parle d’un changement de mentalité qui était déjà à l’œuvre depuis des années, et qui commençait déjà à s’exporter en Europe. Il existe en fait un essai qui expose pour la première fois l’ampleur de ce problème sur les campus universitaires américains, c’est The Closing of the American Mind (L’Âme désarmée, 1987) d’Allan Bloom. Mais La Tache va bien plus loin dans la dissection de ce drame psychologique collectif tout autant qu’individuel, illustrant la variété et la profondeur des conséquences des non-dits, ou des trop-dits (si on peut les appeler ainsi) sur la vie de gens, sur l’orientation de la culture ou l’avenir de la civilisation… En fait, le pluralisme culturel structure notre histoire depuis toujours, mais il est devenu définitoire d’un monde globalisé et s’est transformé peu à peu en un multiculturalisme normatif . Nul ne saurait nier, aujourd’hui, la grande variété de cultures, de coutumes, de religions, de styles de vie, mais passer sans nuances d’un constat factuel, historique et sociologique, à une forme de diktat, qui prétend que la diversité en soi est supérieure à l’unité, à la tradition, à la continuité et prétendre imposer une altération significative des opinions, usages et même des articles de lois, la distance et – ou devrait être – grande, faute de quoi, l’espace privé de l’imaginaire serait mutilé et la
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