AGAPES FRANCOPHONES 2022

Salvatore DI PIAZZA Università degli Studi di Palermo, Italia _____________________________________________________________ 74 fin de l’article, en répondant à ces questions, nous évoquerons la question de la censure, tant juridique que sociale, comme stratégie potentielle pour limiter la violence verbale qui peut se cacher même dans le discours comique. 2. Le rire qui désacralise Dans la multiplicité des jeux linguistiques que nous jouons en permanence, certains ont en commun le fait d’avoir un rapport avec le rire : l’ironie, l’humour, le sarcasme, la satire, etc. Bien qu’il existe des définitions théoriques qui tentent de distinguer et de mettre de l’ordre dans ces pratiques linguistiques, en réalité, les frontières sont beaucoup plus floues, probablement parce que le phénomène du rire lui-même est difficilement saisissable, « si complexe qu’aucune théorie n’est, ou du moins ne l’a pas été jusqu’à présent, capable de l’expliquer complètement » (Eco 2017, 61) 2 . L’objet de cet article n’est évidemment pas de discuter ou d’esquisser une quelconque théorie générale du rire, mais nous souhaitons nous concentrer sur un cas particulier que l’on pourrait appeler, succinctement, la satire à la Charlie Hebdo , c’est-à-dire l’irrévérence, la causticité, le politiquement incorrect, en bref, la moquerie désacralisant. Une précision s’impose. Lorsque nous utilisons le mot « désacralisant », nous l’entendons au sens littéral, c’est à dire le rire qui brise le caractère sacré qui entoure certaines questions dont il est difficile de rire précisément en raison de leur caractère sacré 3 . Pensons, par exemple, au thème de la mort, du handicap, de la diversité sexuelle, de la race, etc., autant de sujets qui, lorsqu’ils font l’objet d’une satire, divisent l’opinion publique entre ceux qui optent pour le rire irrévérencieux et ceux qui partage pour l’indignation mal dissimulée. S’il est vrai, en effet, que pour ceux qui considèrent certaines questions comme enveloppées d’une dimension de sacralité – et donc intouchables par la dimension comique – la rupture de cette sacralité prend les traits du blasphème (à comprendre dans un sens large, pas seulement religieux), il est tout aussi vrai que les processus qui visent à désacraliser, qui brisent les tabous, ont un aspect (au moins potentiellement) positif pour leurs promoteurs. Il s’agit de vider le symbole de sa force symbolique et de permettre d’observer, d’une position nouvelle et, donc, privilégiée parce que non idolâtre, des questions autrement considérées comme indiscutables 4 . Bien sûr, le rire n’est pas le seul moyen de franchir la barrière du sacré, et ce n’est pas forcément le moyen le plus pacifique. Au contraire, dans certains cas, elle prend des traits particulièrement corrosifs, précisément parce que l’effet comique – comme on le verra – peut facilement déterminer 2 Pour une analyse détaillée du rire, nous nous référons non seulement au classique Bergson (1900), mais aussi à Apte (1985), Ceccarelli (1988), Minois (2000) et Le Breton (2018). 3 Il vaut la peine d’apporter deux précisions : premièrement, nous n’entendons pas le sacré uniquement dans un sens religieux ; deuxièmement, même la notion de sacré est une construction culturelle, sujette par conséquent, à la variabilité dans l’espace et le temps. Il n’y a pas de sacré pour tout le monde, évidemment. 4 Sur les processus de désacralisation liés au rire, voir Bettini (2020).

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