AGAPES FRANCOPHONES 2022

Être ou ne pas être (Charlie). Rire, violence verbale, liberté d’expression _____________________________________________________________ 75 un acte de dérision 5 . Et cela peut avoir un effet potentiellement explosif, précisément en raison du rôle crucial que le sacré joue dans la vie des êtres humains, tant en termes symboliques que dans la conduite concrète de la vie : en fait, nos croyances autour de ce que nous considérons comme sacré sont caractérisées par la dimension d’intransigeance et de non-négociabilité. 3. Le potentiel violent du rire Un élément important à prendre en considération dans le processus de comicité désacralisante est l’appartenance ou non au groupe touché par la question de la personne qui lance cette opération . Si nous pensons, pour donner un exemple, à l’humour noir en relation avec la Shoah, celui-ci prend des traits complètement différents selon l’appartenance ou non de l’auteur à la communauté juive. Dans un cas, le fait de se moquer, en la désacralisant, d’une tragédie qui a frappé son propre peuple, plutôt que de se configurer comme une forme de violence verbale, apparaît comme une sorte de sublimation de cette violence, une manière d’assumer le passé, de garder en vie la mémoire d’un événement catastrophique, de tenter de guérir les névroses de tout un peuple à travers un processus de renforcement de l’identité 6 . Au contraire, lorsque ce rire vient de quelqu’un de l’extérieur de cette communauté, la perception change et le processus comique apparaît comme moqueur, voir haineux, méprisant et irrespectueux, et, dans certains cas, même pénalement punissable 7 . Dans le cas du Juif qui rit de la Shoah, pour continuer avec le même exemple, ou de la personne handicapée qui se moque du handicap, la relation entre le rire et la violence est simplifiée par le fait que la personne qui rit de ce dont nous ne pouvons pas rire est, précisément, une partie du groupe cible 8 , dont les « bonnes » intentions peuvent difficilement être mises en doute : nous sommes rassurés par des « bonnes » intentions facilement identifiables et, comme nous l’avons mentionné, la violence de cette désacralisation est en quelque sorte sublimée. En revanche, lorsque c’est quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’appartient pas au groupe cible, qui s’en moque ou si, plus généralement, les « bonnes » intentions sont difficilement 5 Quintilien a parfaitement résumé cette possibilité que le rire devienne un dérire : « a derisu non procul abest risus » ( Institutio oratoria , VI 3, 7). 6 Dans certains cas, même à l’intérieur du camp, les déportés juifs se moquaient de leur propre condition. Ces pratiques d’autodérision avaient pour fonction d’exorciser la souffrance et la mort, une manière de réagir à la douleur en se moquant de la situation que cette douleur provoquait. Sur le lien entre le rire et la Shoah, voir, entre autres, Lauterwein et Strauss (2009) et, en particulier, Lauterwein (2009). 7 Il convient de rappeler que cette différence est possible parce qu’il n’existe pas de discours – non seulement satirique, mais tout discours – qui soit indépendant du locuteur et de l’auditeur, alors qu’au contraire, comme le disait Aristote, le logos est composé, oui, de ce qui est dit, mais aussi du locuteur et de celui à qui il s’adresse (Lo Piparo 2014). 8 Il convient toutefois de rappeler que le groupe-cible n’est pas toujours monolithique et compact mais qu’il peut, au contraire, être caractérisé par des sensibilités très différentes parmi ses composantes.

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