AGAPES FRANCOPHONES 2022
Être ou ne pas être (Charlie). Rire, violence verbale, liberté d’expression _____________________________________________________________ 77 cas, même si les « bonnes » intentions sont reconnues, nous percevons une violente extrémisation de la forme expressive utilisée. Dans d’autres cas, la moquerie ne concerne pas quelque chose de tragique, mais quelque chose de plus proprement sacré (les confessions religieuses, surtout) et d’extrêmement important dans l’échelle des valeurs de ceux qui considèrent cet aspect comme sacré. Dans ces cas-ci, le rire est plutôt une forme de dérision qui manifeste la volonté de priver – même brutalement et radicalement – certaines questions de leur sacralité. Dans ces deux cas, la question est, comme nous l’avons dit au début, de savoir si le cadre comique peut servir de sauf-conduit à l’expression d’un discours extrême , d’un discours radical et violent, dans son contenu et, surtout, dans sa forme 10 . Il s’agit également de voir si les contraintes, en termes de liberté d’expression, restent identiques pour un discours satirique et un discours non satirique. Il faut d’abord noter que le discours satirique se distingue du discours non satirique par le fait qu’il ne doit pas être soumis au critère de la vérité. Au contraire, souvent, la satire s’exerce précisément sous la forme du paradoxe, de l’exaspération caricaturale de la réalité, de la déformation délibérée de la vérité. Le cadre comique permet ainsi de dépasser l’opposition vrai/faux, pour la mettre entre parenthèses, puisque ce n’est pas l’effet de la vérité qui est dominant, mais bien l’effet comique 11 . Le fait que le discours satirique ait la liberté – comme on a dit – de dépasser la dichotomie vrai/faux et de ne pas devoir respecter la correspondance entre ce qui est dit et la réalité des faits n’implique pas, cependant, que dans le discours satirique on puisse tout dire. Ce n’est pas le point décisif et la question demeure : savoir si la nature satirique contribue à dédramatiser et à atténuer la violence ou si elle peut avoir l’effet inverse, donc, amplifier la violence. Reste, en d’autres termes, le problème de l’ espace de la satire , c’est-à-dire « à quels critères et exigences une satire doit-elle répondre pour apparaître comme une forme socialement admissible d’exprimer une mascarade et donc un blâme ou, au contraire, comme une expression critique intolérable, illégitime voir prohibée » (Passard et Ramond 2021, 20). Le problème est que, « (e)n tant qu’activité transgressive, la satire se trouve fatalement amenée à entrer en conflit avec les normes juridiques, sociales, morales et politiques qui encadrent la liberté de parole, qu’il s’agisse de les moquer, de le contourner ou de s’y opposer frontalement » (27-29). Après tout, il est arrivé plusieurs fois que le droit à la satire soit restreint – avec des sanctions légales – parce qu’il ne différait pas des pratiques des discours de haine , certifiant ainsi que la composante satirique ne conduisait pas à une dépréciation de l’offense. 10 Par exemple, comme le fait remarquer à juste titre Billig, « there is often controversy whether a particular joke or joking remark should be branded as ‘racist’. In such controversies, defenders will typically claim that the joke is ‘just a joke’ whereas accusers will contend that a racist joke can never be ‘just a joke’ » (2005, 165). 11 Au demeurant, le fait même que ce ne soit pas l’expression de la vérité qui soit en jeu dans ces situations rend intrinsèquement plus compliquée l’identification des abus (pensons, par exemple, à certaines formes de diffamation).
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