AGAPES FRANCOPHONES 2022

Salvatore DI PIAZZA Università degli Studi di Palermo, Italia _____________________________________________________________ 78 5. Les effets de la dimension publique du rire Non seulement la dimension satirique n’est pas un sauf-conduit pour tout dire, au contraire, dans certains cas, le lien même avec le rire renforce l’effet violent. Ceci est dû, tout d’abord, à un aspect apparemment secondaire de la satire, à savoir sa dimension intrinsèquement publique. Rire en public et, donc, ensemble, de quelqu’un ou de quelque chose peut engendrer une sorte d’effet intimidateur ( bullying effect ), de ridiculisation publique, et cela car c’est la dimension publique, la présence de tiers qui multiplie l’effet violent sur la réputation de la personne satirisée 12 . C’est le visage le plus violent du rire : la meute qui grince les dents contre la victime. De manière extrêmement suggestive, dans le chapitre sur la psychologie du mangeur de Masse et Puissance , par exemple, Canetti dit que chaque chute qui provoque le rire rappelle la condition d’impuissance du déchu, qui devient une sorte de proie (Canetti 1966, 237). La dimension publique pose un autre problème. De nos jours, une pratique comique qui naît au sein d’une communauté et s’adresse à cette communauté peut soudainement – et parfois de manière inattendue – trouver un public complètement différent par rapport à celui pour lequel elle était née, un public ayant des croyances de fond ( endoxa pour le dire à la manière d’Aristote) qui ne sont pas forcément partagées par celui d’origine. C’est justement ce processus qui peut être observé dans le cas de notre intérêt. En effet, si au début Charlie Hebdo est né comme un journal hebdomadaire de niche, ayant des lecteurs sélectionnés qui décidaient librement de l’acheter, aujourd’hui la diffusion des informations est telle que l’audience de Charlie Hebdo est potentiellement illimitée. Il est clair que plus le public est large, plus il est facile pour certaines formes comiques d’être inappropriées pour des secteurs de ce nouveau public. Ce n’est pas une coïncidence si, dans l’article 21 de la Constitution italienne, la liberté d’expression a une limite explicitement donnée par les « bonnes mœurs » 13 , une expression qui se réfère à ce qui caractérise les normes, le style de vie d’une communauté. Il est donc facile de comprendre comment un problème structurel émerge inévitablement dans une société à la fois mondialisée (où un message provenant d’une communauté est projeté de manière virale au niveau d’autres communautés, peut-être culturellement différentes) et multiethnique (où coexistent des « minorités » et des « majorités » culturellement différentes). Il en résulte un espace public partagé, autrement dit une arène qui ne peut pas facilement être gérée par une seule forme d’ainsi dites « bonnes mœurs ». L’énorme stratification et complexité d’un public potentiellement illimité est, d’une certaine manière, un problème insoluble, surtout dans le cas du discours satirique qui est délibérément radical et irrévérencieux. 12 Sur la possibilité que l’humour puisse produire un bullying effect , voir Dynel 2021. 13 « Sont interdits les imprimés, les spectacles et toutes les autres manifestations contraires aux bonnes mœurs » (article 21 de la Constitution de la République italienne).

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