AGAPES FRANCOPHONES 2022
Être ou ne pas être (Charlie). Rire, violence verbale, liberté d’expression _____________________________________________________________ 79 Un défi émerge lorsqu’il faut garantir la liberté d’expression et appréhender la différence indéniable entre la violence verbale et la violence physique. L’attaque physique de la rédaction de Charlie Hebdo est, sans aucun doute, l’acte de violence exécrable par excellence. Mais comment gérer, alors, cette forme de violence verbale qui se propage à travers la satire qui exerce une forme de discours de haine ? S’il est sacro-saint de condamner la violence physique de ceux qui prétendent exercer une défense – disproportionnée et exécrable – de la communauté touchée par la satire, est- il alors légitime de permettre à Charlie Hebdo , en tant qu’exemple paradigmatique, d’exercer des formes de violence verbale, compte tenu de la difficulté de tracer une ligne de démarcation entre la satire et le discours de haine 14 ? La distinction – selon nous – ne doit pas tant être faite entre la satire d’une part (où tout serait permis) et le discours de haine d’autre part (où la censure et la condamnation pourraient être exercées), mais entre la satire qui – au nom du droit à la liberté d’expression – ne porte pas atteinte à d’autres droits fondamentaux et celle qui franchit cette ligne. La satire, selon la forme qu’elle prend et selon le destinataire qu’elle cible, peut exercer une violence très puissante. Le risque que nous courrons est alors celui d’attribuer au droit à la liberté d’expression un statut d’exception par rapport à d’autres droits, alors qu’en fait il devrait être considéré comme un droit à mettre en équilibre avec d’autres. Et cela parce que, comme nous l’avons vu, la possibilité d’exercer des formes de violence qui peuvent affecter d’autres droits est inhérente à l’expression humaine 15 . Si nous prenons au sérieux l’idée que les mots sont potentiellement des armes, nous ne pouvons pas mettre la liberté d’expression au-dessus de tout le reste, il s’agit plutôt de gérer un compromis entre des droits qui entrent en collision entre eux. En bref, sans que cela vire vers ce qu’Angenot (2021, 363) appelle l’ esprit de censure, un trait distinctif de notre époque, nous pensons qu’il faut éviter de sacraliser la liberté d’expression, de l’élever à un droit qualitativement supérieur par rapport aux autres droits et qu’il faut donc éviter – pour faire un jeu de mots – de sacraliser la désacralisation, au risque de ne plus pouvoir dire « Je ne suis pas Charlie ». Notons également que « même si la liberté d’expression est en démocratie garantie comme un droit fondamental, la loi a également pour souci d’en éviter les éventuels “abus”. [...] Le discours satirique [...] constitue à cet égard un terrain critique par excellence pour tester les limites posées à la liberté d’expression et au droit d’opinion qu’il met souvent au défi. » (Passard et Ramond 2021, 27). 14 Sur la difficulté de tracer cette frontière voir Godioli (2020). 15 Évidemment cette position ne résout pas a priori le problème concret de la distinction entre la satire de mauvais, voire de très mauvais, goût et celle qui porte atteinte, par exemple, aux principes de dignité égale et de non-discrimination sur la base de la diversité ethnique ou raciale.
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