AGAPES FRANCOPHONES 2022

Salvatore DI PIAZZA Università degli Studi di Palermo, Italia _____________________________________________________________ 80 6. La question du pouvoir Cette question des limites de la liberté d’expression et du rire se mêle à un autre aspect déterminant pour le fonctionnement de la satire, à savoir son rapport au pouvoir. En supposant, tout d’abord, que le rire est toujours un pouvoir qui « est contingent et dépend d’un ensemble de facteurs sociaux, politiques et affectifs » (Quemener 2021, 290), il faut certainement distinguer entre un rire de la minorité et un rire de la majorité , où la minorité et la majorité ne doivent pas être comprises en termes purement quantitatifs, mais sont telles en fonction de la relation qu’elles entretiennent avec le pouvoir. Depuis les temps les plus reculés, la satire a été du côté de la minorité, elle s’est positionnée comme une attaque de la minorité contre le pouvoir constitué, une sorte de rempart pour exercer des formes de critique qui ne lui seraient pas accordées autrement. De ce point de vue, la satire est cette forme comique qui se présente comme un exercice extrême de parrhésie : le rire représente, oui, dans ce cas, une sorte de sauf-conduit pour dire au pouvoir ce que le pouvoir ne veut pas entendre. Ou mieux et plus précisément : il y a une satire contre le pouvoir que le pouvoir permet, représentant une concession physiologique, une sorte d’exutoire permis à la voix de la dissidence, qui contribue à légitimer le pouvoir lui-même ; mais il y a aussi la satire corrosive, qui vise à échapper au contrôle des gouvernants et à les critiquer et que le pouvoir – surtout dans ses formes les plus autoritaires – ne permet pas et tente de faire taire. D’autre part, il y a aussi un rire de la majorité qui s’en prend plutôt à ceux qui sont dans une condition de faiblesse, à ceux qui ne détiennent pas le pouvoir mais le subissent : il représente, comme nous l'avons déjà dit, l'aspect violent du rire. Ces deux formes de rire (de la majorité et de la minorité) peuvent être représentées – pour ne donner qu’un exemple iconique – en se référant au contraste entre le pouvoir nazi et la communauté juive dans l’Allemagne d’Hitler. D’une part, il y a la satire contre le Reich (Herzog 2006), qui représente évidemment la réponse – peut-être la seule possible – contre l’oppression toujours plus pressante : les soumis au pouvoir trouvent dans la satire non seulement un moyen de renforcer leur identité, mais aussi une forme d’opposition au régime. D’autre part, le pouvoir nazi ne cesse de se moquer des Juifs, jouant sur les stéréotypes bien connus qui caractérisent cette communauté. Pensons, par exemple, à l’hebdomadaire Der Stürmer , paru en Allemagne entre 1923 et 1945, qui publiait – entre autres – des dessins et des caricatures antisémites, lesquels devaient provoquer le rire des sympathisants nazis et – en même temps – une plus ample humiliation des Juifs. Dans de tels cas, la satire, plutôt qu’une forme de contre-pouvoir, est configurée comme organique au pouvoir et comme un instrument de propagande des idées. Si, toutefois, l’exemple des Juifs et des Allemands dans l’Allemagne nazie est un cas facile, dans lequel nous pouvons identifier sans aucun doute qui détient le pouvoir et qui est soumis au pouvoir, en réalité les cas peuvent être plus complexes. L’exemple même de Charlie Hebdo est symbolique de

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