AGAPES FRANCOPHONES 2022

Être ou ne pas être (Charlie). Rire, violence verbale, liberté d’expression _____________________________________________________________ 81 cette complexité qui n’est pas facile à gérer : comme on l’a fait remarquer à juste titre, « [l]a satire possède sans doute plus de légitimité quand elle ridiculise les puissants que quand elle se moque des faibles, mais la distinction se révèle parfois difficile à maintenir. Dans l’affaire des caricatures de Mahomet publiées en 2005 par le journal danois Jyllands Posten [...] le dessin stigmatisait-il les “faibles” (ces minorités musulmanes souvent victimes de discriminations dans les pays occidentaux) ou les “puissants” (ces fous de Dieu tuant des innocents avec une violence inouïe) ? » (Haarscher 2021, 77). 7. Aristote, en conclusion En conclusion, nous ne pensons pas qu’il y ait place pour une stratégie de censure préventive qui, au nomdu politiquement correct , puissent a priori évaluer quels sont ces sujets qui peuvent être ciblés par la satire et ceux qui ne peuvent pas l’être. Cette stratégie préventive se placerait en amont du processus d’« incitation à la haine ». Ce qui nous semble plus efficace et raisonnable c’est que les sanctions restent appliquées a posteriori , dans ces cas où la satire a été considérée une forme de violence verbale. Il s’agit donc d’appliquer une évaluation au cas par cas et non pas tous azimuts. La censure préventive est perçue – plus encore que la sanction à évaluer les cas un par un – comme une forme de restriction de la liberté d’expression qui produit des formes inévitables de contre-positionnement idéologique. En l’absence de violations avérées d’autres droits, nous ne voyons pas d’alternative à des formes de censure sociale qui consisteraient à pouvoir exercer pleinement le droit de dire « Je ne suis pas Charlie » tout en laissant à Charlie le droit de dessiner des caricatures, même de très mauvais goût. Cela prévoit, toutefois, la possibilité de sanctions éventuelles en cas de violation avérée d’autres droits. Après tout, l’un des avantages de la violence verbale, par rapport à la violence physique, est qu’elle a une marge de réparation bien plus grande. Peut-être Aristote a-t-il raison lorsqu’il parle du comique au chapitre 14 du livre IV de l’ Éthique à Nicomaque ( 1127b 34 et suivants). Comme il le fait souvent, Aristote distingue deux excès à éviter : en l’occurrence, d’une part, l’excès des « bouffons vulgaires » ( bomolòchoi kai phortikòi ) qui « se préoccupent plus d’essayer ( stochazesthai ) de faire rire les gens que […] de ne pas offenser ( lypèin ) ceux qui sont l’objet de la plaisanterie » ; d’autre part, l’excès des « rustiques et durs » ( àgrikoi kai skleroì ) qui « ne sont pas capables de dire eux-mêmes des mots d’esprit et s’irritent contre ceux qui en font ». Tous les deux se distinguent de ceux qui plaisantent de manière appropriée ( emmelòs ), qui sont appelés intelligents ( eutràpelos ), qui se caractérisent par leur tact ( epidexiòtes ) et qui préfèrent l’allusion ( ypònoia ) à la turpitude ( aischrologhìa ) ; ce qui « ne fait pas une petite différence avec la bienséance ». Pour Aristote aussi, une plaisanterie peut être interprété comme un outrage ( loidòrema ), « et le législateur interdit certains outrages », ajoutant : « peut-être que certaines plaisanteries auraient aussi dû être interdites ». Et c’est précisément pour cette raison que « l’homme

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