AGAPES FRANCOPHONES 2023

Joanna KOTOWSKA-MIZINIAK Université de Wroclaw, Pologne 98 [ Blaire : ] – J ’ suis pas sale comme ça dans l ’ civil, disait- il. […] [Tirette : ] – Heureusement, […] parce qu’ alors, en fait de gosses, tu f ’ rais des petits nègres à ta femme ! Blaire se fâcha. Ses sourcils se froncèrent sous son front où s ’ accumulait la noirceur. [Blaire : ] – Qu ’ est-c ’ que tu m ’ embêtes, toi ? Et pis après ? C ’ est la guerre. Et toi, face d ’ haricot, tu crois p ’ t ’ être que ça n ’ te change pas la trompette et les manières, la guerre ? Ben, r ’ garde-toi, bec de singe, peau d ’ fesse ! Faut-il qu ’ un homme soye bête pour sortir des choses comme v ’ là toi ! ( FEU , 10) Blaire exprime ainsi sa colère contre Tirette au moyen d ’ injures amusantes d ’ ordre anatomique, zoologique ou végétal : « face d ’ haricot », « bec de singe » ou « peau d ’ fesse ». À ce répertoire singulier s ’ ajoutent encore d ’ autres injures dont se servent les poilus, allant dans le même sens : « face de dos » (188), « nez d ’ rat » (188), « tête de pied » (189), « bec de veau » (227), « bande de vaches » (198), ou « becs-salés » (21), ou se référant aux objets : « guignol » (229), « vieux panneau » (217), « vieux manche » (221), « vieux détritus » (17) etc. Amusantes ou sérieuses, drôles ou obscènes, les tournures argotiques des soldats de la Grande Guerre sont rapportées par Barbusse de façon très fidèle, au mépris de la censure institutionnelle. Celle-ci aurait certainement jugé plusieurs de ces expressions fleuries inconvenables car nuisibles à une image « édulcorée » de la guerre que la propagande colporte. Simon, quant à lui, n ’ a plus besoin de se soucier de la bienséance, grâce au succès immense des témoignages, publiés dans l ’ entre-deux- guerres, qui ont déjà « préparé le terrain », autrement dit, qui ont familiarisé la société avec le côté obscur des conflits armées. La Route des Flandres utilise donc un langage « cru » qui ne choque plus personne . Prenons comme illustration une scène de la déroute du front, pendant laquelle Georges, Blum et Iglésia – trois survivants d ’ un détachement de cavalerie française décimé par les Allemands lors de la débâcle des Flandres en 1940 – , tentent de rejoindre ce qui reste de leur régiment. Iglésia, dont la cuisse a été éraflée par une balle ennemie, n ’ arrête pas d ’ injurier le tireur allemand : [Iglésia] renifla et dit Quelle espèce de salaud, et moi [Georges] Ça te fait mal ? mais il ne répondit pas l ’ air toujours de mauvaise humeur comme s ’ il m ’ en voulait disant à la fin Non je crois que c ’ est rien, disant L ’ espèce de salaud tu as vu ça […]. ( FLA, 91)

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