AGAPES FRANCOPHONES 2023

La littérature en flagrant délit : l’argot grossier des soldats comme une transgression linguistique 99 « Salaud » est l ’ injure préférée d ’ Iglésia qui l ’ utilise à toute occasion. Comme le souligne Pierre Guiraud, les gros mots assurent une fonction cathartique et permettent « d ’ assouvir des instincts fondamentaux frappés d ’ interdits sociaux et religieux » (1980, 47). Le soldat décharge ainsi sa frustration momentanée, dirigée contre un tireur allemand, sous laquelle se cache sans aucun doute une frustration bien plus profonde, celle contre une guerre absurde et meurtrière, perdue pour la France. Ce petit dialogue entre Georges et Iglésia se voit aussitôt interrompu par une scène dramatique : de loin, les soldats remarquent un groupe de paysans flamands qui les fixent des yeux. Malgré leur état déplorable, les trois cavaliers et leurs chevaux amaigris n ’ inspirent point de pitié aux paysans : Arrêtés au carrefour ils [les paysans] nous regardaient venir sans bouger […] et quand nous fûmes près d ’ eux un des hommes dit Foutez le camp, leurs visages étaient sans expression, Est-ce que vous avez vu passer des cavaliers dis-je, mais la même voix répéta Allez-vous- en Foutez le camp […] je dis On est perdus on est tombés ce matin dans une embuscade le capitaine vient d ’ être tué nous cherchons, puis une des femmes se mit à crier puis plusieurs voix crièrent ensemble Ils sont partout allez-vous-en s ’ ils vous trouvent avec nous ils nous tueront […]. ( FLA, 91) La raison de la méfiance des villageois envers les malheureux soldats est explicitée dans la dernière phrase de la citation. Inutile d ’ ajouter que ce pronom personnel réitéré, « ils », représente cet ennemi dont on craint de prononcer le nom – les Allemands. Comme on pourrait bien l ’ imaginer, c ’ est cette peur paralysante qui pousse les paysans à se montrer insensibles à la souffrance de l ’ autrui. L ’ inhospitalité des Flamands, exprimée à la fois au niveau comportemental (les visages fermés, l ’ attitude passive) et linguistique (l ’ expression grossière « foutre le camp ») entraîne une réaction verbale agressive chez Iglésia qui répond par son insulte préférée : « Ces salauds de paysans » (FLA , 93). L ’ invective prononcée par le cavalier pour condamner la lâcheté des civils se transforme en une interjection d ’ impuissance qui révèle du désespoir : Iglésia se rend bien compte que, privés d ’ eau et de nourriture, perdus au milieu des Flandres et chassés par les villageois partout où ils se rendent, les trois compagnons d ’ armes n ’ ont pas de chances de survie. Et de fait, le lendemain, ils seront faits prisonniers et transportés vers un camp d ’ internement allemand. Seul Georges parviendra à s ’ en sortir vivant.

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