AGAPES FRANCOPHONES 2023
La littérature en flagrant délit : l’argot grossier des soldats comme une transgression linguistique 97 les imprimeurs n ’ aiment pas besef imprimer. Alors, quoi ? Si tu ne le dis pas, ton portrait ne sera pas r ’ ssemblant […] – Je mettrai les gros mots à leur place, mon petit père, parce que c ’ est la vérité. – Mais dis-moi, si tu l ’ mets, est-ce que des types de ton bord, sans s ’ occuper de la vérité, ne diront pas que t ’ es un cochon ? – C ’ est probable, mais je le ferai tout de même sans m ’ occuper de ces types. (FEU, 182-183) Le chercheur Philippe Baudorre rectifie le passage cité plus haut en retrouvant sa version originale non soumise à la « censure des ‘‘gros mots” effectuée par Gustave Téry lors de la parution du Feu en feuilletons dans L ’Œuvre » (2006, 10). De cette manière, la phrase « sans qu ’ i ’ s disent et qu ’ i ’ s répètent des choses que les imprimeurs n ’ aiment pas besef imprimer » prend, dans le manuscrit, la forme suivante : « sans qu ’ i ’ disent ou qu ’ i répètent ‘‘merde” ou ‘‘ ça m ’fait chier”, et aussi d’ autres articles de même prix » (Baudorre 1995, 134-135). Pour Baudorre, c ’ est le langage lui-même qui met en valeur la véracité du roman entier : « L ’ impression d ’ authenticité qu ’ ont ressentie les premiers lecteurs ne provenait pas essentiellement des descriptions ou des récits de la vie dans les tranchées mais de la place occupée par la langue des poilus » (2). Qui plus est, l ’ intrusion de l ’ argot dans le discours de l ’ auteur-narrateur, exprimé dans un français soigné, réfracte la narration, en lui procurant un aspect hétéroglossique, si cher à Mikhail Bakhtine. Et quant à Barbusse, ses deux facettes de soldat et d ’ écrivain, deviennent des « figures dédoublées du sujet engagées dans une expérience littéraire dont l ’ exigence n ’ est plus de véracité (transcription d ’ une ‘ réalité ’ attestable) mais de fidélité à un impossible (le ‘ réel ’ ) qui demande cependant d ’ être dit » (Forest 2002, 215). 3. De l’humour au mépris Sans doute, le vocabulaire des poilus est plus imagé que celui des cavaliers simoniens. Le lecteur du Feu se voit servir une longue liste d ’ expressions du « langage des tranchées » marquées parfois par beaucoup d ’ humour. À ce propos Odile Roynette, spécialiste de l ’ histoire militaire, affirme : « Le quotidien est tellement dur que [l ’ autodérision] est une forme de dérivation et de catharsis » 4 . Pour appuyer ses dires, songeons à la réponse de Blaire, agacé par le commentaire de Tirette, concernant le visage crasseux de son camarade : 4 Cf. (Trouillard 2014).
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