AGAPES FRANCOPHONES 2023
Joanna KOTOWSKA-MIZINIAK Université de Wroclaw, Pologne 96 celles rapportées par Simon, du genre : « ces putains de Frisés » (FLA, 183) ou « espèce de crétin d ’ idiot » (FLA, 177), sont plus rudes que celles répertoriées par Barbusse : « espèce de gros morceau » (FEU, 211), « cossards ! » (FEU, 21), « sale bête ! » (FEU , 277), « les vaches ! » (FEU, 227, 271, 274, 276) ou « les cochons ! » (FEU, 230). Rares sont, dans Le Feu , les insultes sérieuses telles que « Hildepute » (FEU, 204), signifiant « fils de pute » en dialecte gascon, répertorié par Gaston Esnault dans son dictionnaire Le Poilu tel qu ’ il se parle (357). D ’ ailleurs, à part les injures personnelles, Labov évoque aussi celles dites rituelles qui assurent une fonction intégrante à l ’ intérieur du groupe. Unis par des intérêts communs, les soldats de La Route des Flandres adressent leurs paroles injurieuses aux ennemis ou aux problèmes communs. Toutes ces voix plaintives murmurant entre les dents : « Cette saleté de guerre ! » (FLA, 133), servent à manifester l ’ appartenance au groupe et à exprimer la solidarité dans les ennuis quotidiens : les corvées militaires, les conditions de vie pénibles, lamalnutrition, lemanque du sommeil et le stress permanent… Il y a, certes, de quoi se plaindre. Barbusse se solidarise avec les membres de son escouade jusqu ’ à leur dédier son roman, issu des carnets de guerre qu ’ il a rédigés dans les tranchées du Soissonnais, de l ’ Argonne et de l ’ Artois le long de l ’ année 1915. Le Feu devient ainsi à la fois témoignage et hommage « à la mémoire des camarades tombés […] à Crouy et sur la côte 119 ». En effet, Barbusse se trouvait en première ligne lors de la bataille de Crouy (1915), dans l ’ Aisne. Lorsqu ’ il rapporte minutieusement l ’ argot des poilus, c ’ est pour assurer la dimension testimoniale de son ouvrage. Rappelons à cet égard le début du chapitre XIII, intitulé justement « Les gros mots », dans lequel le narrateur-auteur considère ce genre de vocabulaire comme une partie intégrante de la vie des poilus et promet solennellement à son camarade Barque de ne rien taire dans ses mémoires de guerre : Barque me voit écrire. […] Il indique de la tête les papiers où j’ étais en train de prendre des notes. Le crayon en suspens, je l ’ observe et l ’ écoute. Il a envie de me poser une question. – Dis donc, sans t ’commander… Y a quéqu’ chose que j ’ voudrais te d ’ mander. Voilà la chose : si tu fais parler les troufions dans ton livre, est-ce que tu les f ’ ras parler comme ils parlent, ou bien est-ce que tu arrangerais ça, en lousdoc ? C ’ est rapport aux gros mots qu ’ on dit. Car enfin, pas, on a beau être très camarades et sans qu ’ on s ’ engueule pour ça, tu n ’ entendras jamais deux poilus l ’ ouvrir pendant une minute sans qu ’ i ’ s disent et qu ’ i ’ s répètent des choses que
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