AGAPES FRANCOPHONES 2023
La littérature en flagrant délit : l’argot grossier des soldats comme une transgression linguistique 95 par, entre autres, une ponctuation lacunaire, un schéma diégétique circulaire, voir spiralé, et discontinu. Dans son écriture autofictionnelle, Simon s ’ inspire des évènements vécus conservés dans sa mémoire et tente d ’ en restituer autant que possible avec une exactitude à la limite de l ’ obsessio n 3 . Bien évidemment, un Nouveau Roman est très différent d ’ un roman « réaliste », mais la tentative de restitution du passé entreprise par Simon engendre une forme bien particulière, dans laquelle l ’ oralité du langage populaire entre en jeu au même pied que chez Barbusse, pour qui le langage des tranchées est la preuve ultime de la vér(ac)ité du récit. Ayant récolté un vaste échantillon des expressions argotiques des soldats, l ’ écrivain- poilu en truffe son texte abondamment, au-delà peut-être de ce qui était réaliste. Quoiqu ’ il en soit, ni Simon ni Barbusse n ’ envisagent de parler de la guerre sans ce langage argotique, grossier et familier. 2. Les gros mots : de la transgression linguistique au témoignage littéraire Sur le plan théorique, François Perea assigne aux gros mots un rôle qui réside dans leur caractère bakhtinien : « [I]ls remplissent une fonction subversive, carnavalesque de la langue en introduisant le primat momentané du corps, de ses sensations et de ses émotions, apparaissant de manière […] outrancière et sans régulation dans la langue policée » (2011, 53). Il ne fait pas de doute que les romans de Simon et de Barbusse tournent autour du corps, décliné dans ses manifestations plurielles, depuis l ’ anatomie délicate de la chair féminine jusqu ’ aux cadavres jonchant les champs de bataille. Sans mentionner l ’ aspect purement physiologie mis en avant dans les jurons tels que « merde ! » (FLA, 129 ; FEU, 220, 234) ou « bon sang ! » (FLA, 182). Il convient de rappeler également que, d ’ après William Labov, les gros mots ne constituent pas une catégorie homogène : il faut bien distinguer le juron de l ’ injure , le premier n ’ impliquant pas de destinataire et n ’ ayant pas pour objectif d ’ offenser autrui (1978). Le juron tel qu ’ il apparaît dans La Route des Flandres est donc une interjection réflexe, adressée à soi-même ou à une force du destin. Pour ce qui est des insultes, 3 Cf . (Kotowska-Miziniak 2023).
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