AGAPES FRANCOPHONES 2023

Joanna KOTOWSKA-MIZINIAK Université de Wroclaw, Pologne 94 plus : elle en fait partie, elle est, en soi, une réalité » (13). Ainsi, sa volonté de transcrire fidèlement l ’ expérience martiale vécue se heurte aux limites de l ’ écriture, comme en témoigne la citation tirée du roman Histoire (1967) : Entre le lire dans les livres ou le voir artistiquement représenté dans les musées et le toucher et recevoir les éclaboussures c ’ est la même différence qui existe entre voir écrit le mot obus et se retrouver d ’ un instant à l ’ autre couché cramponné à la terre et la terre elle-même à la place du ciel et l ’ air lui-même qui dégringole autour de toi comme du ciment brisé des morceaux de vitres et de boue. (152) Clairement, les mots et les choses n ’ appartiennent pas à la même catégorie des faits, mais à deux univers diamétralement différents. Il n ’ est donc pas possible de raconter la guerre au moyen de mots, car l ’ expérience réelle frôle l ’ indicible. Conscient de ce fait, Simon prend ses distances par rapport au réalisme. D ’ autant plus que « c ’ est toujours un réel perçu par un sujet singulier qui s ’ affiche comme tel, modalise son rapport au monde et ne se satisfait pas de la stabilisation collective, intersubjective entre les mots et les choses », précise le chercheur Stéphane Bikialo dans l ’ article « Réalisme » du Dictionnaire Claude Simon (867-870). Il semble donc préférable, dans le cas de l ’ écriture simonienne – et, plus largement, de celle des Nouveaux Romanciers – d ’ utiliser la notion du « réalisme subjectif » proposée par Alastair Duncan (1981, 1199) ou du « nouveau réalisme » prônée par Alain Robbe-Grillet (1955, 15). Après la lecture du Discours de Stockholm (1986), contenant la transcription des paroles prononcées par Simon lors de la remise du Prix Nobel, on pourrait avoir l ’ impression que l ’ écrivain décrit le monde in absentia , « comme si je n ’ étais pas là pour le dire » (14-15) ; surtout que l ’ absence de l ’ homme au profit des objets est l ’ une des reproches faites au Nouveau Roman (Simon 1977, 32). Et pourtant, cette absence n ’ est qu ’ apparente puisqu ’ on peut retrouver les traces du sujet dans l ’ objet qu ’ il a manufacturé. Si l ’ objet est un livre, la présence de l ’ écrivain se laisse reconnaître par, entre autres, la façon dont il mène la narration, se focalise sur certains détails et en omet d ’ autres, choisit les mots et les agence en phrases, etc. ( cf . Viart 2010, 255). Simon laisse bien la trace de sa présence dans le style de son écriture originale, qui se distingue des autres Nouveau Romanciers

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