AGAPES FRANCOPHONES 2023
Joanna KOTOWSKA-MIZINIAK Université de Wroclaw, Pologne 102 escouade) ; enfin, les réactions et les propos – haineux ou dérisoires – caractérisant les relations entre les soldats ainsi qu ’ entre les soldats et les civils, les uns comme les autres engloutis par un tourbillon épouvantable de la guerre. Quoique Simon prend ses distances par rapport au réalisme, il tient néanmoins à ce que les évènements racontés dans La Route des Flandres soient rapportés de manière la plus conforme à la vérité – forcément subjective – de ses souvenirs. Bien évidemment, l ’ écart temporel qui sépare les évènements vécus et le moment de les coucher sur une feuille de papier rend caduc la recherche de l ’ exactitude absolue, car la mémoire humaine a ses limites et soit dénature, soit efface progressivement certains éléments des souvenirs. Quoi qu ’ il en soit, les romans simoniens constituent un témoignage sui generis de la guerre, non pas factuel mais émotionnel, qui redonne à l ’ Histoire une dimension personnelle. Barbusse, lui aussi, raconte l ’ universel à travers l ’ individuel, en fournissant un témoignage incontournable, surtout du point de vue linguistique. L ’ approche barbusienne de la guerre est, souvent, ouvertement critique. Contrairement aux mots du penseur italien Giorgio Agamben, qui prononce l ’ impossibilité de porter un jugement sur le passé puisqu ’ un traumatisme collectif, tels que les conflits armés, la Shoah etc., anéantit des normes de l ’ éthique classique et rend ainsi invalide toute référence à la morale (2003, 36-37), l ’ auteur du Feu porte un regard bien lucide sur ce qu ’ il avait vécu et en fournit un commentaire sévère. Ses aphorismes du genre « Deux armées qui se battent, c ’ est comme une grande armée qui se suicide » (FEU, 369) condamnent le fait de s ’ entretuer, en soulignant la fraternité de tous les soldats. Ses réflexions amères mettent l ’ accent sur la monstruosité de la guerre qui impose à chacun un devoir funeste de massacrer l ’ autrui, en pleine conscience de cause : Ce ne sont pas des soldats : ce sont des hommes. […] Ce sont des laboureurs et des ouvriers qu ’on reconnaît dans leurs uniformes. […] C ’ est en pleine conscience, comme en pleine force et en pleine santé, qu ’ ils se massent là, pour se jeter une fois de plus dans cette espèce de rôle de fou imposé à tout homme par la folie du genre humain. […] (FEU, 263) Certes, le jugement barbusien est dur, mais n ’ est-il pas moins juste ?
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=