AGAPES FRANCOPHONES 2023
Déjouer le Je . Esthétique de l’imposture chez Gary/Ajar 107 connotations de ces nombreux écarts à la norme, opérés tant à travers le faire semblant de l’écrivain Romain Gary que par la spécificité de son écriture. Il s’agirait, d’une part, selon certains critiques, de la concrétisation sur le plan du vécu d’une esthétique du roman vouée à affirmer la supériorité de l’imagination et les pouvoirs libérateurs de la fiction. Affirmation que nous souhaiterions confronter, d’autre part, à la position extrêmement critique de Romain Gary vis-à-vis de la création littéraire, dénoncée souvent comme une imposture et une escroquerie en soi. Nous espérons ainsi pouvoir faire ressortir, par cette analyse, l’originalité et la richesse de la position de l’écrivain vis-à-vis de la question de l’art et de son rôle dans le monde qui est le sien, tout comme le nôtre. 1. L’affaire Ajar : bref retour sur les faits Le 17 novembre 1975, le Prix Goncourt revient au roman La vie devant soi d’Émile Ajar, un jeune écrivain quasiment inconnu, dont le nom semble entouré de mystère. C’est le deuxième roman que cet auteur publie au Mercure de France, et qui met en scène les aventures de Momo, jeune orphelin arabe, hébergé par Madame Rosa, une ancienne prostituée juive, rescapée des camps de concentration. Une année plus tôt, en 1974, paraissait Gros-Câlin , du même auteur, relatant l’histoire d’un jeune employé d’un bureau de statistiques parisien qui élève dans son appartement un python et qui prétend écrire un traité d’histoire naturelle à ce sujet. Ce premier livre avait déjà éveillé la curiosité des critiques parisiens et intrigué les lecteurs à propos de la figure du jeune Ajar, supposément médecin d’origine algérienne, obligé de s’exiler au Brésil car ayant des problèmes avec la justice française pour avoir pratiqué des avortements de manière clandestine. Le mystère est amplifié par le fait que les deux manuscrits avaient été transmis aux éditeurs par l’intermédiaire d’un homme d’affaires – un certain Pierre Michaut – voyageant en Amérique du Sud, Émile Ajar restant donc toujours dans l’ombre. Quoique le comité de lecture de Gallimard ait d’abord refusé de le publier, orientant néanmoins le manuscrit de Gros- Câlin vers le Mercure de France – une des filiales de la réputée maison d’édition –, ce roman connaît un très rapide succès et devient même le favori du jury Renaudot de cette année-là. Prix dont l’auteur se désiste pourtant par anticipation. Le Goncourt
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