AGAPES FRANCOPHONES 2023

Larisa BOTNARI Université de Bucarest, Roumanie 108 qu’on attribue finalement à La vie devant soi , malgré les tentatives de l’écrivain de refuser encore une fois la récompense, ne fait que confirmer l’ascension fulgurante d’Émile Ajar et son immense talent. Jusqu’à la fin de sa vie, Ajar publiera encore deux autres romans : Pseudo , en 1976, et L’Angoisse du roi Salomon , en 1979, continuant de charmer son public par des histoires tout aussi fascinantes qu’invraisemblables et loufoques. Presque personne ne se doutait à ce moment-là que derrière ce nom se cachait l’écrivain déjà renommé Romain Gary, qui avait déjà obtenu le Prix Goncourt en 1956 pour le roman Les Racines du ciel , et qui en obtenait ainsi un deuxième. Personne ne le saura, en effet, mis à part une poignée d’intimes du romancier, jusqu’à plus de six mois après la mort de ce dernier en décembre 1980. La révélation sera faite en juillet 1981 par deux publications quasi-simultanées : L’homme que l’on croyait , de Paul Pavlowitch (Fayard, 1981), petit cousin de Gary et à qui ce dernier avait à un moment donné demandé d’incarner la figure fictionnelle d’Émile Ajar ; et Vie et mort d’Émile Ajar , de Romain Gary lui-même (Gallimard, 1980), bref opuscule posthume considéré depuis comme le testament littéraire de l’écrivain. Exceptionnelle à son époque, l’aventure du double Prix Goncourt et, plus largement, d’une mystification tout aussi spectaculaire que troublante, est restée inégalée dans l’histoire littéraire française. Connue désormais sous le nom de « l’affaire Ajar », elle déborde en effet du cadre d’une simple farce jouée aux lecteurs et à la presse avide de sensationnel. Se cacher derrière un pseudonyme pendant sept ans, à l’insu de tout le monde, au point de duper les membres des jurys littéraires, échapper aux autorités du fisc, mener pratiquement, pendant près d’une décennie, une vie double peut facilement être qualifié sinon de fraude identitaire, du moins de grave faute morale, voire d’escroquerie. Ce dernier mot ne semble point être de trop, et c’est l’avocate même de Romain Gary qui n’aurait pas hésité à le prononcer (voir Anissimov 2006, 772). Hors pair et hors-la-loi, l’entreprise du romancier n’était clairement pas sans danger et aurait – en cas de dénonciation – sérieusement menacé sa réputation d’ancien diplomate, Compagnon de la Libération et, en fin de compte, respectable homme de lettres. Lui-même, d’ailleurs, vers la fin de sa vie, s’en serait montré de plus en plus inquiet (Anissimov 2006, 843-845), sans que cette crainte du risque de se voir déshonorer l’empêchât de continuer sa prodigieuse création.

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