AGAPES FRANCOPHONES 2023
Déjouer le Je . Esthétique de l’imposture chez Gary/Ajar 109 Cependant, les délits dont se rendrait coupable Romain Gary ne s’arrêtent guère à l’invention de l’écrivain fictif Émile Ajar, mais peuvent à la fois caractériser l’écriture de celui-ci. Gary invente, en effet, dans ces livres, un style et un langage littéraires nouveaux – qualifiés rétrospectivement d’ ajarien – fortement marqués par des incorrections à tous les niveaux linguistiques. Cette nouvelle infraction témoigne encore une fois d’une insoumission radicale face à la norme qui fait la grande singularité de cette œuvre. Commençons par analyser quelques- uns des traits particuliers de cette écriture, avant d’en venir à l’enquête sur les portées multiples du dédoublement identitaire de son auteur. 2. Le procès du langage condamné au définitif Pour que la supercherie aboutisse à coup sûr, le choix d’un pseudonyme et l’ingénieux stratagème des voies détournées par lesquelles les manuscrits signés Ajar parviendraient aux éditeurs ne suffisaient évidemment pas. Tout lecteur averti se serait immédiatement rendu compte de l’identité réelle de l’auteur si, en vrai tacticien malin, ce dernier n’avait pris soin de brouiller radicalement les pistes, en adoptant un style tout à fait différent au contact duquel la plume de Romain Gary resterait impossible à reconnaître. Bien que, dans le vif du débat, son nom eût été quelquefois prononcé par certains des critiques attachés à démasquer l’énigmatique Émile Ajar, la plupart de son public de l’époque semblait plutôt associer la figure de Gary à celle d’un romancier démodé en fin de carrière, tout en applaudissant son alter-ego pour la fraîcheur de sa langue et pour son talent innovateur (Anissimov 2006, 737). Ce n’est qu’une fois les faits révélés que de nombreuses correspondances ont pu être établies entre les quatre romans publiés en tant qu’Émile Ajar et le reste de l’œuvre romanesque de Romain Gary (voir par exemple Abdeljaouad, Hangouët et Labouret 2004). Quant aux caractéristiques précises de ce nouveau style, elles se rapportent principalement au niveau de langage utilisé : Ajar écrit dans un français en apparence familier, oral, irrégulier, empreint d’un humour aussi délicieux que touchant et assez saugrenu. Dès la parution de Gros-Câlin , ces traits stylistiques sont surtout mis en avant : « Le langage façon Queneau y est neuf et impertinent autant que le raisonnement, farfelu jusqu’à la poésie canularesque, mais rigoureux à sa manière et d’une
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