AGAPES FRANCOPHONES 2023

Déjouer le Je . Esthétique de l’imposture chez Gary/Ajar 111 l’emploi de conjonctions et de connecteurs en apparent désordre mais qui crée souvent des effets de sens donnant matière à réflexion : « Moi je crois que les Juifs sont des gens comme les autres mais il ne faut pas leur en vouloir. » (VDS 837, nous soulignons) ; « Les saint-bernard ne mordent pas, contrairement à leur bonne réputation. » (P 991, nous soulignons), etc. Il faut également noter que parfois la logique n’est pas entièrement subvertie, mais elle exige un temps de réflexion pour être reconstituée et ce qui en résulte produit en même temps la surprise et la remise en cause des vérités conventionnelles : « En général, les aveugles sont très gentils et aimables, à cause de tout ce qu’ils n’ont pas vu dans la vie. » (GC 718) ; « Ce n’est pas vrai que je suis resté trois semaines à côté du cadavre de ma mère adoptive parce que Mme Rosa n’était pas ma mère adoptive. » (VDS 953) ; « Les savants soviétiques croient d’ailleurs que l’humanité existe et qu’elle nous envoie des messages radio à travers le cosmos. » (GC 718). Quant aux figures utilisées avec prédilection, retenons surtout les innombrables paradoxes suscitant là encore l’étonnement et la curiosité : « […] s’il est une chose, justement, qui ouvre des horizons, c’est l’ ignorance . » (GC 660, souligné dans le texte) ; « Il n’y a rien de plus vachard, de plus calculé et de plus traître que les pays où l’on a tout pour être heureux. » (GC 692) ; ou encore celui-ci, qui semble résumer brillamment le principe à l’œuvre dans toute l’écriture ajarienne : « J’essaye toujours de parler à l’envers, pour arriver peut-être à exprimer quelque chose de vrai. » (P 1020). À ces observations, restituées sans doute de manière imparfaite, nous ajouterions quelques remarques propres, tout en précisant, bien évidemment, que notre inventaire est loin d’être exhaustif. Ainsi, le répertoire des ajarismes comprend également nombre d’expressions tronquées : « du genre qui se prend pour » (GC 715), « j’avais droit de me considérer » (GC 716), « comme j’ai déjà eu l’honneur » (VDS 828), « en levant la main et en faisant mine » (VDS 1018), « Veuillez agréer. » (avec laquelle Cousin, le narrateur de Gros-Câlin , termine toutes ses lettres) ou encore « à titre comme ça » (GC 713), etc. Ajar fait appel aussi à des périphrases cocasses pour désigner des mots du langage courant comme « mes preuves d’existences » (GC 652) pour papiers d’identité, ou « quand on ne vous mettait pas encore les cadavres à domicile par satellites » (ARS 301) pour

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