AGAPES FRANCOPHONES 2023

Larisa BOTNARI Université de Bucarest, Roumanie 112 dire « avant l’avènement des médias audiovisuels ». De nombreux passages fantaisistes se construisent à partir du jeu sur la polysémie, qui permet la juxtaposition de mots ou d’expressions appartenant au champ lexical associé à l’un des sens d’un terme, mais sans aucun rapport évident avec le contexte d’énonciation de départ : « Je demeurai donc couché, en proie à une circulation intérieure intense, avec heure de pointe, embouteillages et signaux bloqués au rouge, hurlement des ambulances, pompiers et extincteur d’incendie […]. » (GC 737) ; « J’en ai été enveloppé par voix génétiques, avec soin, préméditation et accusé levez-vous […]. » (P 960) ; « La peur, chez moi, fait tout chavirer. C’est tout de suite naufrage et panique à bord avec S.O.S. et absence universelle de chaloupes de sauvetage. » (P 995). Enfin, il nous serait tout simplement impossible de dénombrer tous les jeux de mots, calembours et autres « anomalies linguistiques volontaires à prétention humoristique » (Bellos 2004, 2) de ce style si particulier, qui mériterait à lui seul une ample recherche capable de mettre au jour simultanément la portée esthétique et philosophique de ce langage. Car, tout en admettant que l’entreprise de Romain Gary d’« écrire en ajar » (P 1032) n’ait rien de pionnier, s’inscrivant même dans ce que David Bellos décrit comme « une longue tradition du mal-écrire » en Franc e 3 (2004, 2), son intérêt n’en est au fond que plus grand. Cette inscription soulève en effet des questionnements à notre sens passionnants, portant sur la pensée originale derrière l’étrange verbe ajarien, et que celui-ci véhicule selon des modalités qui lui sont propres. Sans prétendre y apporter des réponses complètes et irrévocables, nous tenterons néanmoins de cerner, dans les paragraphes suivants, quelques-unes des lignes de force majeures de cette pensée. À l’encontre de certains de ses prédécesseurs qui, tels Raymond Queneau ou Louis-Ferdinand Céline, se sont prononcés ouvertement et parfois avec véhémence à cet égard, Gary ne nous a pas vraiment laissé de propos explicites concernant ses choix en matière de linguistique. Tout au plus déclare-t-il, dans un entretien daté du 3 mars 1967 : « Le style […] consiste à tirer le maximum de ce qu’on essaie de 3 C ’ est précisément en raison de son « manque d ’ originalité » qu ’ un lecteur aguerri comme Raymond Queneau s ’ est opposé à la publication de Gros-Câlin chez Gallimard, le situant « au point de rencontre de Ionesco, Céline, Nimier et Vian » (Archives Gallimard, citées par Labouret 2019, 1548).

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