AGAPES FRANCOPHONES 2023

Déjouer le Je . Esthétique de l’imposture chez Gary/Ajar 113 communiquer. » (Gary 2005, 13). Il n’y fait guère mention non plus dans Vie et mort d’Émile Ajar , où nous aurions pu espérer trouver une élucidation des raisons sous-jacentes de la curieuse écriture de ce dernier. Nous ne pouvons alors que nous rapporter à ses romans afin d’essayer d’en tirer les leçons qui s’imposent. Cela nous apparaît comme d’autant plus pertinent que des réflexions au sujet de leur propre langage essaiment souvent dans les discours des narrateurs ajariens. C’est ainsi que Cousin, le narrateur de Gros-Câlin , justifie d’emblée les nombreux écarts syntaxiques et grammaticaux auxquels il devait avoir recours pour écrire son pseudo-traité sur la vie des pythons : Le problème des pythons, surtout dans l’agglomérat du grand Paris, exige un renouveau très important dans les rapports, et je tiens donc à donner au langage employé dans le présent traitement une certaine indépendance et une chance de se composer autrement que chez les usagés. (GC 649) Il s’agirait par conséquent d’un souci d’adéquation entre la matière à exposer et les moyens dont il dispose à cet effet. Ces moyens, fournis par le langage courant ou, comme il le dit, « des mots et des formes qui ont déjà beaucoup couru » (GC 649), semblent ressentis comme impropres et insuffisants. D’où la nécessité de leur subversion par un acte d’affranchissement de toute contrainte. On voit ici que, malgré le même refus de la norme établie et la même volonté de libérer l’expression langagière des règles trop contraignantes et surannées du français de l’Académie, les choix stylistiques d’Émile Ajar ne se donnent aucunement à lire comme des expérimentations purement formelles. Son langage se situerait ainsi très loin de celui des adeptes des avant-gardes littéraires de l’époque, que Gary réprouvait d’ailleurs ostensiblement. Il n’est vraisemblablement pas question non plus d’une mise en avant d’un parler vulgaire présumé plus vrai, plus naturel, puisque le français d’Émile Ajar ne fait que simuler l’oralité, en misant très souvent sur la déformation du code graphique pour ses jeux de mots hilarants. Comme le dénotait déjà la déclaration de Gary relative au style, que nous avons citée ci-dessus, la langue n’est point considérée, chez Ajar, dans sa matérialité intransitive, mais vise à servir de médium pour la communication de vérités essentielles. Or, « le roman ne cesse à aucun moment de souligner que Cousin souffre d’ incommunicabilité » (Audi 2010,

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