AGAPES FRANCOPHONES 2023

Larisa BOTNARI Université de Bucarest, Roumanie 114 68, souligné dans le texte). Les mots courants, stériles et usés, ne lui sont en effet d’aucun secours. Si bien qu’il paraît se donner pour tâche d’œuvrer lui-même à l’avènement d’une parole tout à fait nouvelle, qu’il appelle ardemment de ses vœux : « […] j’aspire de tout mon souffle respiratoire à une langue étrangère. Une langue tout autre et sans précédent, avec possibilités. » (GC 748). Cette problématique devient une véritable obsession dans Pseudo , où la voix narrative, assumée comme celle-là même de l’auteur Ajar/Pavlowitch, semble hantée par l’invalidité des mots, auxquels elle attribue même un caractère malveillant et perfide. Il faudrait donc s’en méfier, car les mots peuvent piéger, en raison même de leur incapacité à être authentiques et fidèles au message qu’on voudrait leur confier. Le langage usuel qu’ils composent devient alors traître, « propagateur du pareil au même » (P 976), réduisant au silence l’expression réellement sincère. C’est pourquoi l’écriture espérant être juste doit passer par une remise en question radicale de ses lois et de sa logique. « [S]’il y a une chose dont les mots ont horreur, c’est les jeux de mots : ça les débusque. » (P 978) ; cela est vrai, pour Ajar, dans la mesure où son parler « à l’envers » apparaît comme une modalité de pulvériser les conventions sclérosées et, partant, comme la seule improbable chance d’« arriver peut-être à exprimer quelque chose de vrai » (P 1020). Ajar/Pavlowitch, tout comme Cousin, chercheraient en somme, d’après la très belle formule de Roland Barthes, à « inexprimer l’exprimable , [à] enlever à la langue du monde […] une parole autre, une parole exacte » (Barthes 2002, 13, souligné dans le texte). Certes, il y a quelque chose de bergsonien dans cette « attitude critique à l’égard des limites et des trahisons que le langage reçu impose à l’expression et à la communication » (Lecarme-Tabone 2005, 63). En effet, on peut retrouver chez Bergson ce même procès acharné contre le langage articulé commun, aux significations figées, qui de par sa spatialité détruit la durée pure des états immédiats de la conscience. « Bref, le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal, qui emmagasine ce qu’il y a de stable, de commun et par conséquent d’impersonnel dans les impressions de l’humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle », affirme le philosophe (Bergson 1991, 98). Nulle proposition, quelque habile et recherchée qu’elle soit, ne saurait

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=