AGAPES FRANCOPHONES 2023
Marie Cécile BOUGUIA FODJO Université de Yaoundé I, Cameroun 130 primauté de la sensorialité sur la rationalité dans la prise de conscience ontologique et la connaissance du monde. Étant donné que l ’ extase affine particulièrement les capacités auditives, visuelles et olfactives d ’ Adam Pollo, nous sommes amenée à admettre avec Le Clézio (PV, 35) que « […] seule la connaissance sensorielle est mesure de la vie ». Par ailleurs une autre déclinaison de la transgression sociale dans ce roman est évidente dans l ’ attitude révoltée du protagoniste face aux progrès et ses corollaires. En effet, la modernisation de la société grâce aux progrès scientifiques et techniques a engendré de profondes transformations à l ’ instar de l ’ urbanisation et de l ’ industrialisation. L ’ auteur les peint comme excessives et perturbatrices de la félicité d ’ être au contact de la nature. En fait, l ’ urbanisation précisément a rompu le silence béatifiant qu ’ offre la nature en devenant source de nuisance sonore et de pollution permanente. Le Clézio peint le héros « étourdi par le bruit et par les lumières ». (PV, 106). Il vilipende cette société où : « Le bruit vient surtout de la rue, il est multiple […] talons des femmes, klaxons, moteurs des autos, motos, et autocars […] les masses grises des voitures qui font la chaîne au fond du paysage. Il n ’ y a pas de nuages dans le ciel, et les arbres sont parfaitement immobiles, comme faux. » (PV, 194-195). Ces éléments hétéroclites traduisent la pluralité des sources de bruits dans l ’ espace urbain. Ils sont autant des marqueurs de la modernisation. Adam Pollo s ’ insurge contre ces progrès excessifs, et joignant la parole à l ’ acte, il affirme : « Quand j ’ ai décidé d ’ habiter ici […] j ’ ai balancé ma moto à la mer. » (PV, 17). Par cette action, il rompt avec tout ce qui est susceptible de nuire à son épanouissement au contact de la nature, dans cette maison isolée. Ainsi, pour le protagoniste, se mettre à l ’ abri de l ’ animation de la ville est synonyme de se mettre en marge de la société. L ’ auteur poursuit sa critique de la société en s ’ intéressant à l ’ humain que l ’ industrialisation déshumanise, insensibilise et esclavagise. Il souligne les effets dévastateurs du développement en peignant des êtres qui : […] vivaient tous la même vie ; leur éternité, elle se fondait peu à peu aux matériaux bruts dont ils étaient les maîtres. […] Dans cette ville comme ailleurs, hommes et femmes cuisaient dans leurs marmites infernales. […] Ils vivaient parmi leurs machines , […] On aurait dit que déjà sur leurs visages se peignait un masque de fonte ; encore un siècle ou deux et ils seraient des statues, des sarcophages […]. (PV, 184)
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