AGAPES FRANCOPHONES 2023
Andreea-Roxana DOBRESCU Université de l’Ouest de Timișoara, Roumanie 156 2. Le drame familial comme effet d’un drame historique S’attardant sur la problématique de la filiation, Simona Jișa considère que dans ces récits l’arbre généalogique est souvent présenté dans un contexte plus large où « l’histoire familiale s’entremêle avec l’Histoire générale » et les drames sont le produit des événements historiques, tels que les guerres (2018, 12). La théorie de Jișa trouve son exemplification dans les romans de Coatalem qui fait l’exercice de cette dimension duale de l’Histoire : à l’origine du drame familial réside un drame collectif et historique qui est, le plus souvent, la guerre. Qu’on parle de la Seconde Guerre mondiale ou de la période des Khmers Rouges au Cambodge, Coatalem dénonce les effets catastrophiques de ces événements au niveau micro de l’existence humaine. Pourtant, il ne se contente pas de faire l’analyse de l’interaction macro-histoire – micro-histoire et d’en présenter les effets, mais il cherche des solutions pour réconcilier passé et présent à travers ce que Patrick Clervoy appelle un « travail de réparation psychique » ou bien, dans une terminologie plus commune, un « travail de deuil » (2003, 37). Ayant vécu dans le sein d’une famille marquée par le trauma de la perte, par le deuil et par l’absence du grand-père Paol, le narrateur du roman La part du fils se fait remarquer par son désir de parler, de tout dire, de tout dénoncer. Si la seconde génération, représentée par le père, avait choisi le silence comme modalité de se réfugier et de s’abîmer dans la souffrance, la troisième génération, dont le narrateur fait partie, choisit la voie de la liberté, du Discours. C’est ainsi que, s’inscrivant sur cette route, il accepte implicitement d’affronter un double enjeu : d’une part confronter le père et, implicitement, le trahir, lui désobéir ; de l’autre part, approcher la source du malheur, ce qui avait déclenché le trauma de sa famille. Et le narrateur du roman La part du fils de se demander : « Écrire, c’est-à-dire parler, n’était-ce pas trahir ? » (PF, 139). À cette question tranchante, c’est toujours lui qui répond, avec la conscience amère du fils qui ne respecte pas la parole du père et qui se révolte contre le silence oppressif : Ses yeux déjà ne me voyaient plus. Il baissa la tête. Il portait encore le poids de tout. Nous étions toujours au commencement et sa souffrance était bien là, vive, résurgente. Pourquoi étais-je le seul de ses enfants à désobéir ? Écrivain ? La belle affaire ! Alors, digue qui rompt, son visage céda, et Pierre se mit à pleurer en dedans, à pleurer invisiblement, et, comme à chaque fois, sa peine
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